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L’Essaillon
« Entre la Tourre et lou Crapoun,
Ia moun païs, qu’ei Sederoun »
Alfred Bonnefoy-Debaïs

Etudier, préserver et faire connaître le Patrimoine Historique, Naturel et Culturel de Séderon et de sa Région

Le Chantier de Jeunesse de Montfroc
Article mis en ligne le 1er juillet 2019
dernière modification le 21 juin 2019

par PUT Marcel

Marcel Put avait 20 ans en 1943. Il va connaître successivement les Chantiers de Jeunesse, la Résistance au sein des FTP, la 2e DB commandée par De Lattre et la victoire de 1945.
Ce sont les souvenirs de son passage au Chantier de Jeunesse de Montfroc que nous reproduisons :

14 juillet 1943, je suis convoqué et je dois me présenter à Nyons dans la Drôme, pour y effectuer 8 mois de service obligatoire dans les chantiers de jeunesse. Cette institution créée par l’État Français a pour mission de se substituer au service militaire obligatoire pour tous les Français dès l’âge de 20 ans, suite à la capitulation et à la dissolution de l’armée française.

En pleine pénurie des transports, avec quelques camarades Sisteronais convoqués eux aussi, nous prenons le train le 13 juillet pour Nyons via Veynes et Livron. À cette gare pas de correspondance, nous passons la nuit à la belle étoile dans des gerbiers, à proximité. Le lendemain nous sommes récupérés par les recruteurs du camp et nous rejoignons le groupement 33 des chantiers de jeunesse. Aussitôt, c’est la prise en main avec la visite médicale d’incorporation, rapide, avec au bout une piqûre et 3 vaccins associés.

Cette piqûre assez éprouvante nous a donné droit à 24 heures de diète et de tranquillité. L’incorporation, visite médicale comprise et équipement a duré trois jours. Me voilà donc militaire sans arme mais avec le paquetage complet du soldat. Nous sommes affublés de vieilles tenues de l’armée teintes en vert foncé : blouson de drap, short, bandes molletières, béret, chemises grises, chaussettes blanches et godillots. Les trois jours d’incorporation sont vite passés et nous nous embarquons sur un camion gazogène en direction de notre affectation dans un camp de travail qui se trouve à Montfroc dans la vallée du Jabron.

À l’annonce de notre destination, nous les sisteronais, nous sommes ravis car Montfroc se trouve à environ 25 km de chez nous. Mais, hélas, nous allons vite déchanter. Après avoir traversé le village, nous nous engageons dans une petite vallée en direction de la montagne de Lure et nous grimpons vers le sommet de Larrans à 1 379 m d’altitude. À mi-chemin du sommet, sur un petit plateau loin de toute habitation, en pleine nature, nous découvrons notre campement composé de 4 baraques et d’une vingtaine de tentes jumelles. Les baraquements sont dédiés à l’intendance et au logement des chefs. Bien entendu pour nous, c’est de la paille qui fait office de matelas.

L’emploi du temps de la semaine, sauf le dimanche, ne nous laisse que peu de temps libre pour méditer, il se déroule comme suit :

  • 4 h du matin : c’est le réveil musculaire. Le torse nu, en short, après ces quelques exercices, nous courrons vers le torrent, nous plongeons et traversons la retenue d’eau fraîche pour parfaire le réveil et puis c’est la course au retour.

Le petit déjeuner est composé d’un café avec une boule de pain pour huit accompagnés d’une portion de fromage type « vache qui rit ».

  • 5 h : c’est le salut aux couleurs avec l’appel.
  • 5 h 15 : C’est le départ vers le sommet de Larrans pour le chantier de forestage.

Notre travail n’était pas d’abattre des arbres, mais de débarder des troncs et branches abattus par nos anciens que nous venions de remplacer. Tout ce bois est rassemblé à proximité d’un câble afin de le descendre dans la vallée près de la route. Il est ensuite transporté par notre camion gazogène en gare de Sisteron et paraît-il, livré aux boulangers de la ville de Lyon.

  • 6 h : c’est le début du travail car il fallait bien 45 minutes pour effectuer le trajet campement-chantier.

Le record de l’ascension est de 40 minutes, celui de la descente de 5 minutes. Cela donne une idée du dénivelé à gravir chaque matin.

Le travail est assez pénible, mais nous avons droit à une pause d’un quart d’heure, avec casse-croûte, un huitième de la boule de pain.

  • 13 h : c’est la fin de chantier et le retour au campement.
  • 14 h : nous prenons le repas puis un repos mérité jusqu’à 16 h.

À nouveau, nous nous rassemblons pour la formation militaire avec tout son florilège de manœuvres traditionnelles, sans arme bien entendu, armistice oblige. En somme c’est ce que l’on appelle habituellement faire ses classes.

  • 18 h : un nouveau rassemblement a lieu avec l’appel, la descente des couleurs puis le repas et « dodo » avec extinction des feux.

Le dimanche est plus calme, le réveil est à 7 heures, le rassemblement à 8 heures avec l’appel, le salut au drapeau et le petit déjeuner. La matinée est réservée à l’inspection des tentes, des équipements, etc., et aux corvées de propreté du campement.

L’après-midi, quartier libre, quelques fois nous partons à travers la montagne jusqu’au restaurant du village des Omergues pour nous « retaper » avec un plat de haricots (denrée rare à cette époque) et plus rarement jusqu’à Séderon pour acheter du pain.

Je dois préciser que malgré le travail pénible qui nous est imposé, le ravitaillement n’est pas des plus copieux, nous avons tous pris la ligne. Les incorporés de Marseille ont beaucoup plus souffert que nous les Bas-Alpins, d’un ravitaillement restreint mais aussi des efforts physiques fournis en pleine montagne. Il n’est pas rare de voir les jeunes aller marauder dans les vergers et cultures des habitants du village de Montfroc.

Personnellement, j’ai pu me rendre à Sisteron au mois de septembre, à deux ou trois reprises pour jouer au foot. Un camarade sisteronais venait me chercher et me ramenait avec sa camionnette à gazogène entre les deux appels de l’après-midi. Ces déplacements étant à mes frais, cela limitait mon désir d’aller jouer avec l’équipe du Sisteron vélo.

Marcel PUT
Le jour de l’incorporation

[extrait du livre « Marcel PUT, parcours d’un résistant et sportif », publié en 2015 par l’Association Manosquine de Recherches Historiques et Naturelles, où les souvenirs de Marcel Put ont été recueillis et mis en forme par Marc Clément.
Reproduit avec l’autorisation de l’auteur]

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