Séderon et ses environs vus par Jean Giono
Article mis en ligne le 1er juin 2018
dernière modification le 31 décembre 2019

par EGOROFF Martine

L’œuvre romanesque de Jean Giono s’ancre essentiellement dans deux régions, le Trièves où l’écrivain avait coutume de passer ses vacances d’été et sa région natale, la Haute Provence, qu’il a eu toute sa vie à cœur de bien distinguer de la Provence méditerranéenne célébrée par Pagnol. Cette Haute Provence, reconnaissable à l’emploi de noms de lieux réels et à l’évocation de paysages et de caractères typiques de cette région n’est pas pour autant fidèle à la réalité. Métamorphosée par la lecture précoce et assidue des auteurs grecs et latins ainsi que par le souffle poétique de l’auteur, elle ne présente avec cette dernière que de lointains rapports. Si l’on excepte les textes de Provence, dans lesquels Giono semble se donner pour mission de décrire de façon exhaustive et plus objective le territoire dans lequel il a passé sa vie et situé une partie de son œuvre, le romancier prend généralement avec le réel de grandes libertés.

Je me bornerai ici à étudier les liens de Giono avec un territoire restreint, familier aux Séderonnais, qui couvre le plateau d’Albion et la vallée du Jabron à l’est et celle de la Méouge à l’ouest et son utilisation dans l’œuvre.

Gilbert Picron rappelait dernièrement dans son article consacré aux liens de Giono avec Barret ce voyage initiatique fait par Giono dans son enfance qui lui permit de découvrir le haut pays et d’approcher enfin cette montagne de Lure dont la présence lointaine le fascinait et l’effrayait à la fois. Voyage qui, selon les dires mêmes de l’auteur, l’aurait conduit jusqu’à Séderon.

Ce haut pays, divers autres voyages ou randonnées vont peu à peu le lui faire mieux connaître et, à partir de 1935, Giono va partager son amour pour ses paysages en emmenant une troupe enthousiaste de jeunes ajistes [1] parisiens éblouis par son œuvre et affamés de nature à la découverte de Lure. Arrêté dans son périple par une entorse au genou, il séjourne alors au Contadour, où les participants à cette aventure, enchantés, décident de se rassembler chaque année. Deux fermes sont achetées à cet effet. Les cahiers du Contadour sont créés et paraîtront jusqu’en 1939, l’aventure collective s’arrêtant brutalement à l’aube de la seconde guerre mondiale.

Les contreforts de Lure et les environs du Contadour, partie la plus sauvage du plateau d’Albion qui surplombe la vallée du Jabron, sont le théâtre de nombreux romans : Colline, Regain, Que ma joie demeure, Deux Cavaliers de l’orage, Ennemonde s’y déroulent, ainsi qu’une partie de l’action du Hussard sur le toit.

Parmi ces romans, un seul, Ennemonde, mentionne notre village. Honoré Girard, le mari de l’héroïne, se prétend originaire de «  Séderon, où, en effet, ses parents étaient fixés.  » Bouscarle, l’homme dont on retrouve le cadavre, traîné par deux chiens attachés à sa ceinture et qui vit «  seul comme un ladre  » sur le plateau du Contadour, fait ses provisions «  aux Omergues ou à Séderon  ». C’est encore à Séderon, qu’après sa rencontre fortuite avec Clé des cœurs à une foire où elle est allée vendre ses moutons, Ennemonde et le lutteur se parlent pour la première fois et que commencent leurs amours dont sont témoins les champs alentours. Ce seront là les seules évocations, lapidaires, de la bourgade, qui ne fait l’objet d’aucune description. L’essentiel du roman se déroule sur les plateaux d’Albion, à proximité du Contadour, dans ces hautes terres dont les solitudes n’abritent plus les paysans purs, idéalisés par l’œuvre d’avant guerre, mais des personnages hors du commun, des âmes trempées dans l’acier de passions violentes, affûtées par la sauvagerie des lieux qui, à l’image d’Ennemonde, bravent les lois, qu’elles soient établies par les hommes ou par Dieu, pour assurer leur bonheur, fût-ce au prix de crimes.

Très vite, la géographie romanesque prend le dessus sur la réalité. Ainsi, Ennemonde qui va «  aux foires  » avec son aîné, sans que soit jamais nommé le lieu précis où elle se rend, emprunte le «  col de la Croix-de-l’homme mort  ». Préférant cette route décrite comme scabreuse à un détour plus sûr par Sault, Montbrun et Barret, narguant les abîmes, Ennemonde, savoure l’alcool fort des dangers affrontés, accrus par la conduite aventureuse de son fils, lequel descend le col «  en roue libre. Car la route du col de l’homme mort, telle que Giono la décrit avec cette fois un luxe de détails qui n’est pas sans évoquer un de ces guides à l’usage des automobilistes, ne ressemble en rien à celle qui descend vers Macuègne, mais bien plutôt à celle qui va de Barret à Montbrun, ce qui contredit sans conteste l’itinéraire de secours évoqué plus haut, ou à celle qui mène au Buis. Elle est, sans doute bien davantage, une synthèse de diverses routes de la région :

«  En réalité, vers Montbrun, il y a sept cents mètres de dénivellation sur cinq kilomètres à vol d’oiseau et, vers les Fraissinières, le trou a huit cents mètres de profondeur. La route est taillée dans des schistes friables. Aujourd’hui encore, bien que goudronnée, soutenue par des murs et bordée de parapets, elle donne de la tablature aux Ponts et Chaussées. Elle se détériore très vite, rongée par les gels et les dégels, les suintements et les ruissellements de printemps.  »

Car ce qui importe à Giono, c’est non l’exactitude des descriptions mais leur valeur symbolique : Ennemonde, après des années de «  chemise à trou  » avec Honoré, avide de rencontrer la passion amoureuse et physique, se jette «  dans les vallons du nord comme on se jette dans le péché.  »

Les mêmes atteintes à la réalité topographique se manifestent dans l’évocation du terme de leur course : le «  bourg fortifié semblable à une coquille de limaçon, crêté d’un clocher à cape de fer et entouré de boulevards vers lesquels se tenait la foire  », cette agglomération huguenote qui compte plusieurs boutiques, au moins un restaurant, des remparts et une «  porte Soubeyran  » vers laquelle la B 14 les emporte à vive allure évoque plus sûrement Manosque ou Sisteron qu’aucune des villes auxquelles conduit l’itinéraire décrit précédemment.

Cette entorse à la réalité va se reproduire avec la description de Lachau dans Deux Cavaliers de l’orage. L’intrigue de ce roman, commencé dès 1938 mais publié seulement en 1965, se situe là encore sur les plateaux qui dominent Banon. C’est pourtant à des kilomètres de là, à Lachau, que les deux frères, héros du roman se rendent pour vendre leurs mulets. C’est même au-delà de lachau, à Cosmes, qu’Ariane, la mère des deux hommes emmène soigner son cadet lorsqu’il se casse la jambe. Si l’on adhère à cette fable, on avouera qu’il y a plus proche  ! C’est que, comme le précise Pierre Citron, le principal biographe de Giono, «  la seule ville où l’on se rende, Lachau, ne doit que son nom au petit village ainsi nommé.  »

Dans le roman, le village est une ville importante, entourée de remparts  ; on y entre par une grande porte, «  les rues sont fraîches.  » Il y a aussi «  un grand café sur la place du marché  » qui se nomme Les Mille colonnes du fait des colonnes de verre et des glaces qui le décorent. Et un hôpital. Bref, elle ressemble là encore beaucoup plus à Manosque qu’au petit village que nous connaissons.

Si Giono semble pourtant respecter la géographie en situant Lachau au pied de la montagne de Buc, voire certaines de ses caractéristiques : on y accède par une route bordée d’arbres(mais je ne suis pas sûre que les platanes du livre ne soient pas en réalité des tilleuls et l’on sait qu’il s’agit là d’une caractéristique très répandue en Provence), la description qu’il donne des lieux quitte très vite le terrain de la réalité pour une recréation imaginaire tissée de réminiscences de sa ville natale et d’éléments symboliques liés aux nécessités romanesques. Pendant le voyage des deux frères, les femmes, rassemblées telles un chœur antique chez la vieille Ariane, écoutent cette dernière, secondée par son amie Delphine, évoquer Lachau comme la ville «  où il ne fait jamais nuit  » :

«  Il ne fait jamais nuit à Lachau.

[…]

– Oh  ! non, il ne fait jamais nuit dans lachau. En 5, quand mon plus jeune s’est cassé la jambe, on l’a mené de nuit à Cosmes voir M. Gallician. On part d’ici : la nuit. Dans la forêt : la nuit  ; rien que notre charette. Au col de Mévouillon : la nuit. (On appréciera au passage le caractère fantaisiste de l’itinéraire  !) A Saint-Charles-de-la-descente : la nuit. Dans la plaine : la nuit (…) La nuit. Partout où nous passons, c’est la nuit. Mais tout de suite après l’embranchement pour Cosmes nous entrons dans Lachau. C’était l’heure où plus rien ne bouge. C’était peut-être minuit sonné. Nous passons le pont. Il y avait des lumières sur la place. Dessous les arcades, le bar Pernod était ouvert. (…) Il y avait au moins quinze rouliers et leurs charrettes étaient attelées de chevaux tous réveillés sous les platanes du large endroit où les routes partent dans toutes les directions.  »

La description qui suit multiplie les allusions à la lumière et à l’animation qui règnent à Lachau, décrite comme une ville où ni bêtes ni hommes ne dorment jamais.

Très vite, cette lumière prend une coloration rouge qui l’assimile à l’enfer :

«  Lachau, ses croisées pleines de lumière comme un gril sur de la braise.  »

[…]

Lachau, c’est la ville rouge.  »

Cette couleur rouge, annonciatrice du thème du sang et de la violence qui parcourt le roman (Lachau «  est la ville des batailles  »), fait de cette ville un endroit terrifiant, où règne le vice. Lachau est le lieu de toutes les tentations, une ville où «  les maris finissent toujours par mener leurs femmes  » (pour les y déniaiser  ?), la ville des bals où une femme mariée peut se retrouver, sans l’avoir prémédité, à danser collé-serré avec le premier venu qui l’a empoignée  ; la ville où la vie nocturne des hôtels, agitée et bruyante est peu propice au sommeil.

Rien à voir donc avec le charmant village assoupi et désert que nous connaissons tous, même si l’on prend en compte le fait qu’ au début du XXᵉ siècle, date à laquelle Giono situe l’action, le village comptait sans aucun doute beaucoup plus d’habitants qu’aujourd’hui. Reste qu’il m’a fallu bien des efforts pour renoncer à voir dans le paisible petit hôtel Audibert l’un de ces lieux de débauche décrits dans le roman. L’animation due à la fête votive n’y était sans doute pas pour rien…

On le voit, la tentation de démêler le vrai du faux est bien vaine. Il faudrait pénétrer trop profondément dans le laboratoire de la création qui, en dépit des éclaircissements d’ailleurs souvent fantaisistes donnés par l’auteur, nous demeure inaccessible. Mais la puissance poétique de cette œuvre immense est si grande qu’elle réussit ce tour de force de nous faire voir les lieux réels tels qu’elle les a transfigurés.

Martine Egoroff