En hommage à l’abbé Victor Morel
Article mis en ligne le 1er décembre 2018
dernière modification le 15 mai 2020

par sandy-pascal

Au mois de juillet 2018, une exposition en hommage à l’abbé Morel a été organisée à Mévouillon, autour de la chapelle Sainte Bernadette dont il fut le bâtisseur.

Elle apportait un éclairage très chaleureux sur une personnalité marquante de notre pays. Ceux qui l’ont visitée ont eu l’opportunité de mieux faire connaissance avec un curé qui a laissé un souvenir fort dans les paroisses où il a exercé.

L’abbé Morel, c’était un peu Don Camillo en Baronnies. Comme en plus il était un habile conteur provençal, il est devenu un habitué de notre bulletin. Sans trop lui demander son avis – il est mort en 1988 – combien de fois avons-nous déjà publié une des petites histoires qu’il écrivait en provençal et qu’il signait Lou Pastras ?

A l’aide de quelques témoignages, il m’a paru souhaitable d’en faire un portrait plus précis.

Mévouillon - La chapelle Sainte Bernadette et l’abbé Victor Morel

Une belle histoire d’amour.

C’est une bien belle histoire en effet qui a uni Victor Morel et la toute petite église de la Farette. Il s’est battu bec et ongles pour faire sortir de terre cette jolie chapelle afin de remplacer l’église Saint-Arey, au pied du Fort qui menaçait ruine. Même cette démolition n’était pas du goût de tous, pour certains en effet elle était un symbole et un monument historique. Ensuite il a fallu trouver les fonds et organiser les travaux. Vaste programme !

Aujourd’hui, le prêtre n’est plus, et sa chapelle, construite en 1950, est désacralisée. Tout a une fin. Mais le souvenir reste, la mémoire du Père Victor persiste, bien ancrée dans les mémoires

Ce dimanche le 22 juillet, les discours prononcés par les personnalités présentes et les nombreuses personnes qui avaient répondu à l’invitation d’Odile Tacussel, Maire de Mévouillon et de Françoise Servant, Présidente de l’association « Les amis du Patrimoine des Baronnies », témoignaient de l’attachement que les habitants des hautes Baronnies vouaient à ce personnage.

affiche de l’exposition
affiche de l’exposition

Après l’accueil chaleureux de Madame le maire et celui de Françoise Servant, ou les mots reconnaissants de Pascale Rochas, Conseillère Départementale, Jacky Desbès apportait son témoignage sur les péripéties de la construction et du cheminement de la cloche dont il est le parrain. Puis ce fut au tour de Jean-Claude Ruegg de retracer l’historique de la chapelle et des églises des Mévouillon, dont celle de Notre Dame qui dominait le Fort, auxquelles elle a succédé.

L’abbé Morel voulait faire de Sainte Bernadette l’église paroissiale mais ce projet a échoué au profit de celle de Gresse qui est restée église paroissiale.

Ce fut ensuite au tour de Françoise Nio de prendre la parole et situer cette courte vie d’une petite chapelle dans la grande histoire des Baronnies.

Mireille Ravoux, arrière petite nièce de Victor Morel, a tenu à faire son éloge dans la langue provençale qu’il partageait volontiers avec ses paroissiens.

Mireille Bourny évoquait quant à elle la vie du curé de Mévouillon avant de devenir celui de Mirabel où il a également laissé un souvenir bienveillant pour longtemps.

Mais n’oublions pas l’exposition elle-même, agréablement conçue et proposée aux visiteurs jusqu’au 29 juillet. Des photos et des anecdotes cheminent tout autour de l’intérieur de l’édifice, retraçant la vie active de ce personnage hors du commun.

Et pouvait-on se quitter sans ces gourmandises et ce verre de l’amitié autour desquels les invités ont ainsi poursuivi cette belle rencontre sous le thème : « Il était une fois, un homme, une chapelle » ?

Yves BEC – article écrit pour le journal la Tribune – publié avec l’aimable autorisation de son auteur

Le 22 juillet 2018 (photo Hélène Lambert)

La Chapelle Ste Bernadette

Cette carte postale est sans doute un des premiers clichés de la chapelle. L’édition n’est pas datée, mais on peut toutefois penser que la photo a été prise dès la fin de la construction de la chapelle, car il n’y a pas encore d’arbre dans l’entour immédiat. Nous serions donc en 1951.

Le verso aussi est intéressant, puisqu’il nous offre un spécimen de l’écriture de Victor Morel.

cp. J. Le Marigny Editeur – La Seyne

Je vous invite également à relire « l’Oustaou dou Boun Diou », Trepoun n° 20 en 1995, où Guy Bernard nous proposait le récit de la construction de la chapelle. Et de son financement en partie américain grâce à la rencontre, à Lourdes, d’une délégation des jeunes américaines. Ce qui explique la dévotion de la chapelle à Sainte Bernadette.

Au cours des décennies suivantes, conséquence sans doute des bouleversements sociétaux, la chapelle perdit progressivement l’importance qu’elle avait eu du temps de son bâtisseur.

En 1988 l’abbé Lazare Petit, qui avait succédé à Victor Morel dès 1963, lui prédisait un avenir plutôt sombre : « Cette chapelle édifiée par le P. Morel, ancien curé, il y a plus de trente ans (en 1952 probablement) pour assurer le culte à La Farette est en mauvais état : l’hiver, la neige, le gel et le manque d’entretien en sont la cause, peut-être aussi un bâtiment trop léger. La porte est restée ouverte des années à tous les vents : la serrure avait été enlevée pour une messe d’enterrement et jamais remise deux ans après… Fermée, on la retrouvait ouverte… Personne à proximité.

Courant juillet, des personnes se sont introduites et ont dérobé deux statues, dont l’une en bois de la Vierge… Plainte a été déposée, mais les coupables sont loin.

Une question se pose : faut-il envisager une restauration ? qui paiera ? à quoi servira cette chapelle ? Dans le quartier, peu de familles, donc peu d’habitants. Pas de prêtre à Mévouillon, donc pas de messe à Sainte-Bernadette… Et l’avenir est plutôt au rassemblement qu’à la dispersion ». Contacts [n°297 - octobre 1988],

Heureusement, si la chapelle fut désacralisée, elle ne disparut pas. Le bâtiment résista. Et sous la municipalité dirigée par Gérard Gozzi, elle fut rénovée et retrouva son aspect pimpant au bord de la route.

Éléments biographiques

Victor Morel était né au Buis en 1914, dans une famille de 5 enfants. Son père était sacristain, campanié (celui qui sonne les cloches à la paroisse). Petit Séminaire à Valence, Grand séminaire à Saint-Paul-Trois-Châteaux, il est ordonné prêtre le 23 juin 1940 par Mgr Pic, évêque de Valence. Nommé vicaire à Nyons, il est rapidement mis en congé pour raison de santé. Il va être soigné à Thorenc (Alpes Maritimes), dans le sanatorium que le Clergé vient de créer quelques années plus tôt, puis à Lauris (Vaucluse).

Ce n’est que le 13 septembre 1947 qu’il reprendra son ministère, quand il est nommé curé de Mévouillon. Seize ans plus tard, en 1963, il quitte Mévouillon pour Mirabel-aux-Baronnies où il restera curé jusqu’en 1988, quelques mois avant sa mort.

« … il était disert et loquace sans ostentation, gouailleur avec réserve, un rien flagorneur. Il était aussi gourmand, on « l’invitait » souvent. En veston et béret basque, il souriait toujours, son sourire était communicatif. Il émaillait ses conversations comme ses homélies de nombreux termes de langue provençale… adaptés. Il plaisait, son prénom devenait alors rapidement son nom, c’était « Victor » ou mieux « le Victor ».

… à Mévouillon, il restaure ou reconstruit trois chapelles, il s’y sent chez lui, Le Buis n’est pas loin. On peut le rencontrer au pèlerinage de St Trophime ainsi qu’aux sorties des Amis du Buis.

Ses vieux amis, comme les plus jeunes, ne l’ont pas oublié : il a marqué son passage. Ils le croient même encore capable, depuis son coin de paradis, de faire sourire quelques étoiles… »

Georges Favarel - journal Le Buis j’aime (n°74)

Le curé de Mévouillon

L’histoire de son ministère à Mévouillon, il l’a écrite en grande partie lui-même, dans Peuple Libre, hebdomadaire de la presse catholique né au lendemain de la Libération. Publié à Valence, PL (j’utiliserai tout au long de l’article cette abréviation) se voulait un diffuseur de la doctrine sociale chrétienne, mais faisait aussi une large place, grâce à son réseau de correspondants, aux nouvelles locales et paroissiales.

Morel utilisera largement le journal pour faire passer les informations auxquelles il veut donner de la publicité. Et avec les églises de Mévouillon, il va avoir du travail :

1948 - PL du 28 août : « Mévouillon - à la suite d’une nuit d’orage, la toiture de l’église s’est écroulée. Les dégâts sont élevés. Des réparations vont être entreprises. Les personnes qui voudraient aider à les mener à bien peuvent envoyer leurs offrandes à M. le Curé de Mévouillon, CCC Lyon 1493-64  »

1949 - PL du 13 août : appel à l’aide pour continuer un vaste programme de réparation des églises, avec une kermesse organisée le 28. Est évoquée la construction d’une église « de secours » à La Farette

1950 - PL du 11 mars : « ma gleiso a barrula » ; pour relancer la construction, Morel fait un appel pressant à la générosité de ses paroissiens. Et quoi de plus naturel que de s’adresser à eux en provençal, dans un joli texte où l’humour permet de tout dire sans choquer personne.

« Mon église s’est écroulée ! le vieillissement, le vent, la pluie l’ont envoyée au sol. Maintenant la toiture est crevée et les murs vacillent.

Nous voulons en construire une autre qui sera placée bien au milieu entre les gens du Col et ceux de la Farette, sur la route du Buis à Séderon. La vieille Eglise était un peu trop loin, et il fallait mouiller la chemise pour y arriver.

Mais pour bâtir nous ne sommes pas assez riches. Les tommes et les fromageons ne se vendent guère. Et nous nous sommes déjà ruinés pour raccommoder l’église de La Rochette, la toiture de l’église de Gresse, les fenêtres de celle de Pelleret et la sacristie d’Aulan qui elles aussi s’effondraient.

Nous avons demandé au Gouvernement de nous aider. Plus d’une fois je suis allé faire sonner la clochette du Préfet et aussi celle du Ministre de l’Intérieur. Allez donc savoir, ce sont des gens qui ont beaucoup de travail et ne répondent pas immédiatement. Il nous faut plus compter sur les gens de la contrée que sur le Gouvernement qui n’est peut-être pas très donneur.

Monseigneur l’Évêque a rapidement fait une lettre qui a été publiée dans ce journal. Il disait qu’il était nécessaire de nous aider, et que les riches donneraient beaucoup et les pauvres ce qu’ils pourraient.

Maintenant nous allons commencer la bâtisse mais il nous manque beaucoup de sous. Nous avons besoin qu’on nous en envoie. Voici mon numéro de Chèques Postaux…

Merci à tous ceux qui nous en enverrons. Et que le Bon Dieu les bénisse.

Abbé Victor MOREL, curé de Mévouillon »

1951 - L’appel n’a pas été vain puisque, le 5 mai, PL peut annoncer la prochaine bénédiction de la nouvelle église du Col-La Farette par l’Evêque Monseigneur Pic.

1954 - PL annonce la fin d’une mission à Mévouillon, prêchée par l’abbé Béchet.

Léon Béchet était curé de Mollans, mais surtout il était félibre, et même fils du félibre majoral Louis Béchet. Fut-il l’initiateur, celui qui déclencha le goût de l’écriture en provençal chez Morel ? Nous venons de voir qu’il s’était déjà servi de la langue provençale pour être le plus persuasif possible et inciter ses paroissiens à taper largement dans leur porte-monnaie. Pendant la mission, les deux prêtres qui se sont longuement côtoyés ont pu échanger leurs expériences et peut-être convenir que la langue provençale était un bon moyen de rester proche de la sensibilité des paroissiens.

1955 - PL du 21 mai : le nouvel autel de l’église de Pelleret sera consacré par Mgr Urtasun, évêque de Valence le lundi de Pentecôte – l’église a été entièrement restaurée grâce au travail de toute la population. Morel en tirera une petite histoire, Lou ventaïre, que PL publiera en 1972 (et le Trepoun dans son n° 64)

1958 – Morel est co-organisateur d’un voyage touristique à Bruxelles – c’est l’année de l’Exposition Universelle, et le fameux Atomium attire les foules.

1961, 7 janvier : pour cause de verglas, l’abbé a eu un accident de voiture en allant à Lachau, paroisse qu’il dessert en l’absence d’un curé titulaire (et cette situation perdurera jusqu’à son départ de Mévouillon).

1963 – PL du 7 septembre annonce qu’il est nommé curé de Mirabel. :

« Avec une vive émotion, les paroissiens de Mévouillon ont appris la nomination de leur curé à la paroisse de Mirabel-aux-Baronnies. Depuis seize ans , l’abbé Morel était curé de Mévouillon, où il avait su gagner tous les cœurs. Son départ fera un grand vide dans la paroisse où il ne laissera que des regrets. Toujours affable et jovial avec tous ceux qu’il rencontrait, il saluait toujours le premier ; sa bonne humeur, sa bienveillance et sa piété lui attiraient l’estime de tous. Sa sollicitude allait principalement aux vieillards, aux malades ; les hospitalisés recevaient toujours une lettre d’encouragement et de réconfort. Les jeunes gens n’oublieront pas non plus toutes les attentions de leur curé à leur égard pendant la durée de leur service militaire. Quant aux enfants, pendant seize ans il n’a ménagé ni son temps ni sa peine pour leur enseigner les vérités chrétiennes. Les vœux de tous ses paroissiens l’accompagneront dans sa nouvelle paroisse… »

Le curé de Mirabel-Piégon

Dès son installation à Mirabel, l’abbé Morel va prendre l’habitude d’envoyer à Peuple Libre une contribution quasi mensuelle, sous deux formes : une lettre paroissiale, sur fond d’actualité, et une petite histoire en provençal, toujours comique.

L’histoire provençale paraissait sous pseudonyme… mais tout le monde connaissait l’auteur. Il commença le 9 novembre 1963 avec lou cachat e lou catoun, puis la moto de moun drolé paru le 14 décembre, les deux textes signés ’Lou Felibre dou Jas’.

Le 9 mai 1964, la grano de coucoumbre est cette fois signé ’Lou Pastre’.

Lou felibre dou Jas, Lou Pastre… l’hésitation dure jusqu’au début de l’année 1965 quand il trouve le bon compromis :

Lou Pastr(e – Lou Felibre dou J)as, cela donne Lou Pastras.

L’embalage dou la est la première petite histoire publiée sous sa nouvelle signature, et désormais il n’utilisera plus que celle-là.

Finalement, ce nom de plume, n’était-il pas l’expression de sa vision du rôle du prêtre, l’affirmation de sa volonté de meneur et de gardien. Il se voulait le bon berger, et ne fit qu’en provençaliser le nom. D’ailleurs, n’est-ce pas le message, et l’image, qu’il avait affichés dès 1950 dans ’sa’ chapelle Ste Bernadette ?

[Le Bon Pasteur - vitrail du chœur

réalisé par l’atelier Thomas à Valence en 1950]

Grâce aux collections conservées aux Archives Départementales à Valence, presque tous les numéros de Peuple Libre parus durant la période sont consultables. Ainsi j’ai pu récolter la plupart de ces savoureuses histoires. En recopier tous les titres serait long et sans grand intérêt, signalons seulement que quelques-uns eurent l’honneur de paraître dans l’Armana Prouvençau ou dans l’Armana di Felibre :

  • L’Ourfeon de Sarrians (Armana Prouvençau pèr lou bel an de Diéu 1971)
  • Li Clavèu (Armana Prouvençau pèr… 1972)
  • L’ipouteco (Armana Prouvençau pèr… 1973)
  • l’Armana di Felibre 1976 publie La minuto de silènci

A Mirabel, l’abbé Morel continua l’œuvre de bâtisseur si bien commencée à Mévouillon. On peut ainsi lire dans Mirabel aux Baronnies, un coin de paradis [Claude Léone-Chabot - édité par le Syndicat d’Initiative de Mirabel-Piegon – 1990] : « la restauration et l’embellissement de l’église Saint-Jullien sont dûs au dévouement et à la tenacité de l’abbé Victor Morel qui, par ailleurs, a redonné vie aux autres édifices religieux du terroir…(p.202)

Notre Dame de Cadenet à Piegon … il s’agit d’une très ancienne église dont le chœur date du XIIe siècle. Très abimée pendant les guerres de religion, et quelque peu abandonnée parce qu’elle faisait double emploi avec l’église paroissiale de Piégon… elle a été intelligemment restaurée par l’abbé Morel et quelques habitants dévoués (p. 211) ».

Mirabel avait su rendre hommage à son action en baptisant à son nom une jolie petite rue qui, montant de la grand place du village, croise la rue de l’église pour aboutir évidemment à l’église elle-même.

D’autres témoins ont aussi croisé la route de l’abbé Morel à Mévouillon :

Jean-François CHARROL : « … mes relations avec l’abbé Morel, ce cher Victor avec qui nous avons beaucoup parlé – très amicalement. Je me rappelle une de nos rencontres à Pelleret où j’étais allé lui rendre visite pour lui demander de signer une pétition ’l’appel de Stockholm’ pour l’interdiction de l’arme atomique, discussion courtoise mais vive, lui perché sur le parvis de l’église, moi en bas de l’escalier m’adressant à de grands bras qui s’agitaient hors d’une longue soutane. La scène aurait mérité d’être filmée. Il avait finalement signé cette pétition, qui a recueilli des centaines de millions de signatures dans le monde, ce qui était remarquable pour l’époque.

… nos relations étaient empreintes d’estime réciproque ; la preuve : une des premières visites que j’ai reçues à mon domicile à St Paul 3 Chateaux, après ma nomination, a été celle de Victor Morel. Un prêtre dans un quartier d’instituteurs laïques (dont quelques-uns assez sectaires), cette incursion ne passa pas inaperçue ! en tout cas je me suis trouvé très honoré par la venue de Victor. Il savait lui aussi que j’avais beaucoup d’estime pour lui.

Il y aurait beaucoup d’autres anecdotes à raconter à ce propos. J’ai été très peiné par son décès… »

J.F. Charrol, un des plus anciens adhérents de l’Essaillon et un auteur parmi les plus fidèles de notre bulletin, était instituteur de La Farette quand Morel était curé. Sa lettre, retranscrite ici partiellement, était adressée à Claude Fourgous, lequel venait de faire paraître son livre Ciel de crasse [Viesben éditions – Donzère, 2003] où il racontait ses souvenirs d’enfance à Mévouillon. 

Quant à Guy CHARRAS, il a consacré plusieurs pages de son livre Dans les montagnes des Hautes Baronnies, il était une fois, à la relation d’une saison théâtrale dont l’abbé Morel fut l’instigateur :

« L’abbé Victor Morel, prêtre à Mévouillon, grâce à sa personnalité (légendaire dans une partie des Baronnies) réussit à nous décider à nous prendre en main garçons et filles de La Rochette. Son projet étant de faire de nous des acteurs amateurs, capables de tenir correctement un ou plusieurs rôles dans diverses pièces de comédie, l’interprétation de sketches, il était sûr de réaliser une belle représentation dans la salle des fêtes de La Rochette.

Après de nombreuses répétitions, durant les veillées d’hiver, sous l’œil vigilant de notre mentor, chacun de nous connaissant bien son rôle, il nous fallut encore, avec le matériel de fortune dont nous disposions, préparer la scène sur laquelle nous devions monter.

L’abbé lui, avec des bobines, des ficelles, mit en place les deux grands rideaux permettant d’ouvrir et de fermer d’un seul coup le devant de la scène. Chacun de nous avait mis tout son cœur à l’ouvrage.

Le jour de la représentation arriva, les affiches placées un peu partout dans les villages voisins avaient attiré beaucoup de spectateurs, la salle était comble. Le jeu des acteurs fut très applaudi ; ce fut un franc succès, à tel point que notre metteur en scène nous proposa de renouveler notre ’exploit’ à Séderon.

Denis Reynier de Saint Auban avec sa camionnette se chargea de notre transport. Tout se passa fort bien dans ce village, le public paraissait satisfait. Mon père qui nous avait accompagnés, monta sur l’estrade au moment d’un entracte pour chanter et faire ainsi patienter le public. C’était une chanson en provençal, qui se voulait très légèrement grivoise ; toute l’assistance applaudissait dans les éclats de rire, sauf l’abbé Victor qui, s’il n’osa pas faire de reproches au chanteur, n’apprécia pas vraiment cette prestation. Il est vrai que nous étions en 1949 et, à cette époque-là, certains mots imagés pouvaient paraître un peu osés à l’oreille d’un prêtre ; de nos jours évidemment les choses ont bien changé. L’incident fut vite oublié…

Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? c’est ainsi qu’une semaine plus tard nous étions une nouvelle fois sur les planches à Montbrun les Bains. Tout le programme se déroula dans la joie générale, pour la troisième fois.

Notre dernière représentation à la salle des fêtes de Buis les Baronnies fut pour notre groupe le bouquet final, en jouant devant un public de 400 personnes ; un vrai petit triomphe. Certains spectateurs après la sortie disaient : « si on ne nous l’avait pas dit, on ne l’aurait jamais deviné que ces jeunes étaient de La Rochette ». Il faut bien le dire, Le Buis étant la capitale du canton, nous étions nous des montagnards dont on ne pouvait peut-être guère espérer des prouesses. L’abbé Morel nous affirma que jamais nous n’avions été aussi ’bons’ ; mais si nous avions fait salle comble c’était aussi grâce à lui. Les annonces qu’il avait conçues ne pouvaient qu’attirer le regard. Je vois encore les affiches en couleur qu’il avait apposées un peu partout au Buis et sur tous les platanes de la place. On pouvait lire en grosses lettres rouges : ’TINO ROSSI… en petites lettres : ne viendra pas à Buis les Baronnies… et en gros caractères : Mais les JEUNES DE LA ROCHETTE vous invitent…’.

Pour nous récompenser, l’abbé nous offrit un voyage de deux jours en car, à destination de Nice-Monaco. Ce fut un régal, d’autant plus que pour nous, c’était notre premier voyage sur la Côte d’Azur. Bien sûr nous n’avons pas fréquenté les hôtels de luxe, la plupart d’entre nous passèrent la nuit dans le car, quelques autres (dont je faisais partie) dormirent à la belle étoile, allongés sur … l’impériale du car ; ce qui ressemblerait à de l’inconfort de nos jours. Mais tout le monde garda un très bon souvenir de cette randonnée.

Notons au passage qu’à partir de 1958, l’abbé Morel de Mévouillon et l’abbé Rieu du Buis organisèrent pendant plusieurs années un voyage de quelques jours en car, (Belgique, Italie, Allemagne etc…) où seuls étaient admis les jeunes gens, filles et garçons. L’ambiance était vraiment extraordinaire. Il est vrai que ces deux organisateurs, qui préparaient minutieusement le parcours, n’engendraient guère la morosité, ils savaient créer une ambiance de joie.

Nous clorons ce chapitre en ajoutant que l’argent récolté grâce à notre concours (et aussi par collectes et loteries), fut entièrement consacré par l’abbé Morel à la restauration des églises des environs et à la construction de la petite chapelle de La Farette. Je me souviens avoir vu celui-ci en bras de chemise un certain matin, un pic à la main, pour creuser au bas de façade nord de l’église de La Rochette. Il faut savoir, qu’atteint de tuberculose dans sa jeunesse, l’abbé Morel avait subi l’ablation d’un poumon. »

Ce dossier serait vraiment incomplet sans quelques-unes des histoires provençales que l’abbé Morel aimait raconter et surtout écrire. Vous en trouverez trois exemples aux pages suivantes, dans Lou cantoun Prouvençau.

dossier réalisé par André POGGIO

L’église Saint-Arey dont aujourd’hui il ne reste plus que le clocher

Aquarelle peinte dans les années 1930 par Marie CONIL, née AUGIER, institutrice à La Farette