Un cantoun prouvençau
Article mis en ligne le 1er décembre 2017
dernière modification le 4 décembre 2020

par POGGIO André

LOU CAMIN DIS ESTELLO

Il ne devait pas faire chaud sur le pont de Séderon, le samedi 5 janvier 1985, à 20 heures 30. Pourtant, il fallait pourtant le traverser si l’on voulait aller à l’église.

Mais qu’aller faire à l’église, maintenant que les fêtes de la Nativité étaient terminées  ?

C’est qu’un spectacle rare devait s’y dérouler. Les affiches l’annonçaient :

Pour la toute première fois la pastorale de Roger Pasturel [1], lou camin dis estello, allait être jouée en public. Durant les semaines suivantes, Pasturel et sa troupe de comédiens amateurs parcoururent les Baronnies, mais la création, la première mondiale, eut bien lieu à Séderon  !

Le texte de la pièce fut édité quelques années plus tard, avec en 4ᵉ de couverture ces mots explicatifs : «  Le chemin des étoiles, c’est celui parcouru par les personnages des «  pastorales  » traditionnelles pour aller à Bethléem rendre hommage à l’Enfant Jésus. S’inspirant de six noëls de Nicolas Saboly, Roger Pasturel a imaginé cette pastorale en l’inscrivant dans le territoire des Baronnies : Buis les Baronnies, Rémuzat, Sainte-Jalle, le Pas de l’Echaillon… forment le cadre de cette savoureuse pièce de théâtre…  » [édition de l’IEO Drôme — 1992]

Jean-Claude Rixte m’a fourni un grand nombre de documents relatifs à cette première, dont il fut un acteur :

«  C’est bien en effet dans l’église de Séderon qu’a été créée cette pastorale, le 5 janvier 1985, pour être précis. Nous (la troupe, puisque j’en faisais aussi partie avec le rôle de Paulon) nous sommes régalés et copieusement gelés aussi, cet hiver-là, particulièrement glacial dans les Baronnies. Monter les décors en tracteur jusqu’à Lachau par les routes verglacées, enfiler les costumes les fesses à l’air en plein vent, quelle histoire  ! Mais quel régal aussi de voir le public enthousiaste, on dirait aujourd’hui complètement scotché, qui ne perdait alors pas un mot de ce texte tour à tour émouvant et désopilant  !  »

Les journaux rendirent compte des différentes représentations. Ainsi «  Le Provençal  » du 3 février 1985, dans un article sans signature, écrivait :

«  Naviguant depuis le début du mois de janvier par des températures à ne pas mettre un «  bessoun  » dehors dans le pays des Baronnies, la pastorale écrite par l’enfant du pays (1) a fait escale dans la capitale de l’Enclave… l’auteur et metteur en scène a voulu au-delà des scènes classiques et parfois primitives ou naïves qui entourent souvent la pastorale, faire œuvre théâtrale. Nous pouvons affirmer qu’il a parfaitement réussi… Le miracle qui conduit les comédiens du chemin des Étoiles vers Bethléem nous fait rire, sourire, nous remplit de tendresse, d’émotion, la langue provençale, même si elle n’est pas assimilée complètement par tous étant un excellent transit de sentiments vrais…

Les très nombreux spectateurs ne s’y sont pas trompés et leurs qualités réceptives ont “porté” les acteurs, réagissant au texte et au jeu scénique tout au long de la pièce avant de faire une ovation sincère à la fin du spectacle.  »

Mais le compte-rendu le plus facétieux fut publié par «  La Tribune  » du dimanche 27 janvier 1985. L’article était signé L.R. :

«  Es a Sederoun que moun coulego Rougié eme sa troupo «  La Mandrigoulo  » an baia la primo de sa pastouralo «  lou camin dis estello  » qu’a fa soulé et qu’es ben poulido. La gleiso es pichoto, estrecho, ia gaire de plaço per un estrado subre tout que la crecho ten quasimen touto lou cor. A fougu dreissa la sceno dins l’entrado. Bouto, i’avié gaire de plaço entro la muraio e ello. Es ansin que li regardaire an degu traversa lou decor per s’amoulouna subre li banc. Aco is pas coustumié.

L’espectacle anavo coumença. Avien touti la gargamello un pau noussado.

Vaqui l’angeloun que se mes a parpaiouneja, a faire lou sant-esperit coumo fan lis alauseto. Piei cabusso coumo un perdigau qu’a pres un ploumb à la testo.

A fougu lou reviscoula.

«  Es lou tracanat, bel angeloun, ni mai ni mens  ».

Entanterin Rougié avertigué li gent que la voues de l’ange sarie beleu un pou mai celestialo qu’ero previst. L’angeloun revengu, la pastouralo se debane.

Bouto, pas de tems. Vaqui lou diable que pico d’esquino e qu’escampo sis esperit qu’avien ren de sant.

Adure lou diable a la gleiso, aven pas idéio  ! mai tout en un cop, vaqui que touti s’enfarinon. Quau a mau de testo, quau li pren l’envejo de bomi, quau a lou ventre que bouroulo. I’a quaucaren d’infernau. Quaucun a embrena la Mandrigoulo.

«  De segur sian emmasca

– Sarie pas puleu aqeu caufage a gas que nous an mes tout’aro  ?

– Anen leu quero un medecin.

– N’ia gi dins l’assemblado  ?  »

Vaqui qu’aquello qu’ero la santo Vierge s’encouris au prebiten e cadaulego tant epei mai. Lou viei curat qu’es dins si vuetanto ven durbi. Es tout dourmihous e emboufuma. Vei la Vierge, escarcais sis iue.

«  O grand Dieu  ! un miracle  ! uno aparicioun  ! sigues benesido, santo Mario  ! sabieu ben que vendrias un jour  !  »

La santo vierge sabie plu de que faire.

«  Vite  ! vite  ! Moussu lou curat, me fau un medecin  !

– Coumo  ! sias encaro per enfanta  ? Pamens, Nouvé es passa  !

– Es pas aco, moun paire.

– Sabieu pas que n’esperias un autre.  »

Lou paure ero tout embarluga. An pas ideio d’ana reviha un bon curat qu’es a soun proumié som.

«  Aves lou telefono  ? Ount’es  ?  »

E vaqui coumo la santo vierge fague veni lou medecin a la gleiso de Sederoun per sougna lou diable. Aqueu medecin vengué emo sa boutiho d’oussigene e la metegue souto lou nas de chascun. Rougié que s’ero ben revengu n’en pipé dos boufado per touca eme lis autre.

D’aqueu tems, dou coustat di regardaire, la Pastouralo countinuavo soun camin, aqueu dis estello, que li paure malur de noste pauro terro leissavon linoto e lusento  »

[C’est à Séderon que mon ami Roger, avec sa troupe «  la Mandragore  », a donné la première de sa pastorale «  le chemin des Etoiles  » qu’il a faite tout seul et qui est bien jolie.

L’église est petite, étroite, il n’y a guère de place pour une estrade surtout quand la crèche tient quasiment tout le chœur. Il a fallu monter la scène dans l’entrée. Bon, il n’y avait plus guère de place entre elle et les murs. C’est pourquoi les spectateurs devaient traverser le décor pour s’installer sur les bancs. Ça, ce n’est pas commun.

Le spectacle allait commencer. Nous avions tous la gorge un peu nouée.

Voilà l’angelot qui se met à papillonner, à faire le vol du Saint-Esprit comme le font les alouettes. Puis il tombe comme un perdreau qui a reçu un plomb dans la tête.

Il a fallu le ranimer.

«  C’est le trac, bel angelot, ni plus ni moins.  »

Du coup, Roger avertit les gens que la voix de l’ange sera peut-être un peu moins céleste que prévu. L’angelot revenu à lui, la pastorale démarre.

Bon, pas pendant longtemps. Voilà le diable qui tombe et qui perd ses esprits, qui n’avaient rien de saint.

Avoir le diable à l’église, on n’a pas idée  ! mais tout d’un coup, voilà que tous pâlissent. Un a mal à la tête, à l’autre lui prend l’envie de vomir, l’autre encore a le ventre qui gargouille. Il y a quelque chose d’infernal. Quelqu’un a jeté un sort sur la Mandragore.

«  Sûr, nous sommes ensorcelés.

– Ce ne serait pas plutôt ce chauffage au gaz qu’ils nous ont mis tout à l’heure  ?

– Allons vite chercher un médecin.

– Il n’y en a pas dans l’assemblée  ?  »

Voilà que celle qui tient le rôle de la Sainte Vierge court jusqu’au presbytère et frappe à la porte tant et plus. Le vieux curé qui a plus de 80 ans vient ouvrir. Il est tout endormi et xxx.

Voyant la Vierge, il écarquille les yeux.

«  oh grand Dieu  ! un miracle  ! une apparition  ! soyez bénie, sainte Marie  ! je savais bien que vous viendriez un jour  !  »

La sainte Vierge ne savait plus que faire.

«  Vite, vite, monsieur le Curé, il me faut un médecin  !

– Comment, vous n’avez pas encore accouché  ? pourtant Noël est passé  !

– Ce n’est pas ça, mon père.

– Je ne savais pas que vous en espériez un autre  ».

Le pauvre était tout étonné. On n’a pas idée d’aller réveiller un bon curé dans son premier sommeil.

«  Avez-vous le téléphone  ? où est-il  ?

Et voilà comment la Sainte Vierge fit venir le médecin à l’église de Séderon pour soigner le diable. Ce médecin vint avec sa bouteille d’oxygène et la mit sous le nez de chacun. Roger qui était bien rétabli en aspira deux bouffées, pour faire comme les autres.

Pendant ce temps, du côté des spectateurs, la Pastorale continuait son chemin, celui des étoiles, que les pauvres malheurs de notre pauvre terre laissaient linoto et brillant.]

Pour finir l’enquête, j’ai aussi téléphoné à Roger Pasturel qui m’a dit :

«  Il y avait bien une quarantaine de personnes dans l’assistance.

La tribune de l’église nous servait de vestiaire.

C’est l’ange qui a tourné de l’œil en premier — puis ce fut au tour du diable (joué par un prof de gym de Nyons). Sa femme (elle tenait le rôle de St Joseph, rôle muet pour lequel il suffisait d’une barbe), après avoir essayé de le ranimer, criait pour qu’on fasse vite venir un médecin. On évacua le diable à l’extérieur de l’église.

La Sainte Vierge, qui n’était pas encore entrée en scène, court sonner chez le curé pour pouvoir téléphoner  ; là, l’auteur de l’article s’est un peu amusé, le curé ne comprenant pas tout de suite ce qu’on lui demandait.

Ce sont les Pompiers qui sont venus, et qui ont ranimé tout le monde à l’aide d’un masque à oxygène. Ils laissèrent deux bonbonnes sur place, au cas où…  »

Curieusement, je n’ai pas encore su retrouver à Séderon une personne ayant assisté au spectacle. Cet article permettra peut-être, 32 ans après, de réveiller les mémoires et quelqu’un viendra nous dire : «  j’y étais  ».

André POGGIO