Où l’on reparle de «  Mr Segond de Séderon  »
Article mis en ligne le 1er décembre 2017
dernière modification le 4 décembre 2020

par ANDRIANT Sandy-Pascal

Étant abonné à un site de vente de cartes postales en ligne, je tombe quelque jour sur une lettre manuscrite dont la seule partie visible est l’adresse.

Un beau document

Il se présente sous la forme d’un rectangle de 7 x 10 cm, papier fort plié en 3 et encore en 3, un rabat se glissant dans l’autre et retenu par un sceau de cire dont on ne voit plus que la trace et la déchirure correspondant à son bris.
Texte manuscrit à la plume.
Sur la face plane, l’adresse  ; au dos, le petit rabat porte la mention 1.40 et la trace du sceau.

89

APT



A Monsieur

Monsieur Segond
Séderon propriétaire

au Beausset

Une fois déplié, il s’agit d’une double page 17 x 22 cm. Seuls le recto et le verso du premier feuillet sont écrits. Le 3ᵉ folio est vide et le 4ᵉ ne porte que l’adresse.
Une lettre sans enveloppe comme on les faisait à l’époque portant le cachet «  89 Apt  ». La mention au crayon : «  an 12 / 14…  » est du vendeur.

|1ᵉʳ pliage en 3|2ᵉ pliage en 3 avec glissement du grand rabat

à l’intérieur du petit rabat
|

Le contenu

A Monsieur
Monsieur Segond
Séderon propriétaire
au Beausset

1,40
Apt 89

Sederon 10 thermidor an 12 (29/07/1804)

Monsieur

Je suis on ne peut plus sensible à votre resouvenir, et ma famille mémorative et reconnoissante des services qu’elle a reçus de la vôtre  ; regrette et pleure Monsieur votre père.
Il m’est bien dur de vous entendre dire que vous êtes devenu étranger à ma patrie, pour laquelle vous avez un cœur de père, et que vous désespérerez d’y retourner. Je vous assure que vous y trouverez encore des enfants, et que je vous y reverrai avec le plus grand plaisir. Et pour vous engager à me le procurer et à venir débarquer à la maison, je vous dirai qu’on n’a point vendu votre four ni les mille cannes de pré que vous avait abandonnées Mathieu votre foulonnier  ; que de tout cela, vous pourriez tirer parti  ; qu’étant sur les lieux, il …/… vous serait possible de prendre quelque arrangement avec les acquéreurs de vos moulins et de votre maison.
Tout ce que je dis doit être confidentiel et de vous à moi.
Veuillez bien faire agréer mes respects à Madame de Séderon et à toute votre famille que j’affectionnerai toujours et me croire, pour la vie, avec le plus sincère attachement
Monsieur,

votre très humble et
très obéissant serviteur
Reynaud-Lacroze

Date du document

10 thermidor an 12, soit le 29 juillet 1804.
Le début de cette année 1804 a été occupé par la découverte du complot Cadoudal (visant à capturer le Premier Consul Bonaparte et à rétablir la royauté sous le règne de Louis XVIII)  ; il est guillotiné le 25 juin. et la promulgation du nouveau Code civil qui institue le mariage civil et le divorce. Napoléon est proclamé Empereur des Français le 18 mai. Il ne sera consacré que le 2 décembre de la même année, quelques mois après la lettre qui nous occupe.
A Séderon, la même année, on a enregistré une douzaine de naissances, une vingtaine de décès et célébré 2 mariages :
15/05/1804 : Jean Baptiste CHAMBON, cultivateur de Saint-André-de-Rosans (05) et Marie RECORDIER,
15/05/1804 : Jean-Louis MORENAS, négociant de Mormoiron (84) et Marie THOMÉ.
Il faut dire qu’à cette époque, la population de Séderon approche les 700 habitants.

De qui s’agit-il  ?

Sont mentionnés 3 personnes.

  • Le destinataire : Monsieur Segond de Séderon, habitant au Beausset
  • Le rédacteur : Monsieur Reynaud-Lacroze, de Séderon
  • Le foulonnier MATHIEU.

MATHIEU, foulonnier

On trouve dans les registres de l’état civil le décès d’un Jean-Claude MATHIEU, le 08/08/1805, âgé de 45 ans. Heureusement pour ce qui nous concerne, il est mentionné comme «  teinturier, maçon  », époux de Marie Eulalie CORNILLON et père de 7 enfants. Malheureusement, il n’est pas fait mention de son lieu d’habitation.

REYNAUD-LACROZE

«  votre très humble et
très obéissant serviteur
Reynaud-Lacroze  »

C’est typiquement la signature d’une personne qui apporte ses services et compétences. Je pense qu’il s’agit du notaire en exercice à l’époque, à savoir Antoine-Joseph REYNAUD-LACROZE né en 1761, époux de Jeanne, Marie-Sophie PINIERE de CLAVIN.
Il me semble que ça ne peut pas être son frère Charles-Emmanuel, né en 1767 car il se marie avec Adélaïde, Henriette RIPERT à Saint-Saturnin-lès-Apt (84) où il élève ses 2 enfants.
Notons au passage pour la petite histoire que la petite-fille de Charles-Emmanuel, Marie, Henriette, Élodie épousera en 1867 Hypolite, Paul REYNAUD-LACROZE le petit-fils de son frère Antoine-Joseph. Hypolite Paul sera Maire de Séderon du 7 mai 1871 jusqu’à son décès en 1900.

Monsieur SEGOND de SEDERON

Me revient aussitôt en mémoire un long échange de mails avec M. Philippe CHATENOUD qui a abouti à la publication de la longue généalogie parue dans Lou Trepoun n° 40 de juin 2006.
Nous avions laissé ce Monsieur Segond de Séderon à l’aube de la Révolution.

«  Joseph Jacques (de) Segond, conseiller à la Cour des Comptes d’Aix, né et mort au Beausset (Var) est devenu seigneur de Séderon. Comme il avait émigré, ses biens furent vendus à la Révolution : ils comprenaient un moulin à farine à deux tournants, avec gruaire et dépendances, le domaine de Guisset ou Gueysset, un four et une maison.
 » Il s’agissait donc d’une seigneurie bien modeste.
 » Le 9 mars 1756, la communauté du Beausset, dont le maire – premier consul est «  Joseph Segond – ancien officier de cavalerie  », est autorisée, par le subdélégué de l’Intendant de Provence (qui est Portalis) à emprunter 600 livres à noble Jacques Segond seigneur de Séderon, secrétaire du roi pour financer les “étapes” auxquelles est assujettie la communauté, c’est-à-dire l’hébergement des unités militaires qui transitent par Le Beausset.
 »Quelques jours plus tard, le 8 août 1755, il restitue à son frère cadet Joseph 7 000 livres en argent, provenant de la dot de leur grand-mère Thérèse Icard, et ce en conformité avec le testament de celle-ci, en date du 8 décembre 1750.
[…]
 » Joseph Jacques, le fils aîné de Jacques Segond (de Séderon) ayant émigré en janvier 1791, ce dernier vit ses biens de Séderon saisis et vendus…
À l’époque, Jacques Segond avait alors 80 ans. C’était un robuste vieillard, qui mesurait 5 pieds 1 pouce (1,76 m)  ; il était grisonnant, portait perruque, avait les yeux bleus, le nez gros, le menton rond et le visage rond bien rempli.
[…]
 » Le décès du citoyen Jacques Segond, propriétaire, veuf de Magdelaine Lesbros, est enregistré à la mairie du Beausset, le 11 messidor de l’an XII (30 juin 1804). Il est âgé de 91 ans.  »

Je vous renvoie à notre article pour plus de détails sur sa biographie et sa descendance.

Contexte historique

[( Lorsque les royalistes réfugiés à l’étranger refusèrent d’obéir au décret de 1791 qui leur ordonnait de rentrer en France avant le 1ᵉʳ janvier 1792, sous peine de mort et de confiscation de leurs biens, ceux-ci vinrent s’ajouter aux propriétés ecclésiastiques et à celles du domaine royal déjà réunies sous le nom de biens nationaux (ou biens d’émigrés).
[…]
Le 6 floréal an X (26/04/1802), Bonaparte, dans son sénatus-consulte, déclara que les émigrés rentreraient en possession de leurs biens qui étaient encore entre les mains de la nation, à l’exception des forêts et des immeubles affectés à un service public  ; quant à ceux achetés jusqu’à ce jour comme biens nationaux, leurs acquéreurs devaient en rester propriétaires sans être inquiétés.
Émigration française (1789-1815 - Wikipedia)

C’est dans cet esprit de «  restitution  » que REYNAUD-LACROZE présente ses condoléances à M. SEGOND de SEDERON. Il en profite pour lui donner des nouvelles de ses biens :
«  … je vous dirai qu’on n’a point vendu votre four ni les mille cannes de pré que vous avait abandonnées Mathieu votre foulonnier  ; que de tout cela, vous pourriez tirer parti  »
Puisque le four et le pré ne sont pas vendus, Monsieur SEGOND doit rentrer en leur possession.
REYNAUD-LACROZE poursuit dans la même phrase mais cette fois, au conditionnel :
«  … qu’étant sur les lieux, il…/… vous serait possible de prendre quelque arrangement avec les acquéreurs de vos moulins et de votre maison.  »
Par contre, concernant les moulins et la maison, ça risque d’être un peu plus compliqué et de demander un arrangement financier, puisqu’ils ont été vendus et que le senatus-consulte prévoit que «  les acquéreurs doivent rester propriétaires sans être inquiétés.  »

Il faudra attendre la prochaine vente aux enchères pour espérer trouver la suite de cet arrangement. À moins que par hasard, je ne tombe sur un acte de vente aux Archives Départementales.

Sandy-Pascal ANDRIANT

Sources sur le site de l’Essaillon :
Généalogie SECOND de SEDERON

D’autres textes