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Etudier, préserver et faire connaître le Patrimoine Historique, Naturel et Culturel de Séderon et de sa Région

Serge FIORIO au pays des SIGNORET
Article mis en ligne le 1er décembre 2016
dernière modification le 29 décembre 2019

par LOMBARD Alain, POGGIO André

Serge FIORIO au pays des SIGNORET

Né en 1911 à Vallorbe, en Suisse, de parents piémontais, Serge Fiorio a toujours dessiné et peint en autodidacte.

Après de sommaires études, il s’embauche volontairement pour casser du caillou dans la carrière paternelle située à Taninges, en Haute-Savoie. Cela, de 1925 à 1936. Les trois années suivantes, jusqu’à sa mobilisation, il exercera le métier de photographe. Converti ensuite en paysan avec l’un de ses frères, ils traversent ensemble la guerre à la ferme du Vallon dans le Tarn-et-Garonne où, avec d’autres membres de la famille, ils s’engagent, mais sans armes, dans l’héroïque combat de la Résistance.

Installé, depuis 1947, au village de Montjustin [1] dans les Basses-Alpes, il continuera à peindre chaque jour, inlassablement.

Ouverte à toutes et à tous, petits et grands, la porte de son atelier bée sur ce qu’on pourrait bien appeler aujourd’hui un intérieur de légende : celui d’un homme accomplissant avec plaisir et simplicité, mais rigueur aussi, son haut destin d’artiste véritable.

La mort lui pose finalement la main sur l’épaule le 11 janvier 2011, chez des amis, à Viens, dans le Vaucluse. Il allait avoir cent ans.

C’est à l’occasion de sa courte mobilisation en 1939, à Bourgoin dans l’Isère, dans le Génie (« Où voulais-tu qu’ils nous mettent ! ») que Serge Fiorio fait, parmi les simples soldats, d’heureuses rencontres qui évolueront très vite en amitiés véritables, profondes et durables. Celle de Jean Bugnone, par exemple, employé au service photogravure du journal Le Progrès de Lyon, celle du cheminot Marius Pachins, de Givors, celle de Gontran Pépino, industriel en tissu, de Tarare, celle encore de Paul Geniet, ingénieur des Ponts-et-Chaussées d’Arles. Celle aussi – nous y arrivons – d’Émile Signoret, paysan-éleveur à Séderon !

C’est passionnément que Serge écoute ce dernier lui parler de son pays, lui raconter des pans entiers de sa vie rustique et saine au beau milieu des collines de haute-Provence ; ce à quoi fait écho et témoigne en faveur de ses dires, son heureux caractère nonchalant : toutes choses que Serge apprécie grandement et, comme on dit, «  n’en perd pas une ». Il faut savoir que, de leur côté et depuis quelque temps déjà, Serge et son frère Aldo rêvent de s’installer bientôt paysans, sans encore savoir où ni comment ; mais en eux la graine est venue se semer et germine maintenant constamment dans leur esprit d’entreprise.

Puis c’est la démobilisation et les événements dispersent tout ce monde. Cependant, la belle et franche camaraderie qui est née spontanément entre les uns et les autres fera que, dès lors, ils ne se perdront pas de vue de si tôt ! Isolés géographiquement les uns des autres, chacun traverse la tempête à sa façon en échangeant de temps en temps, par courrier, quelques nouvelles filtrées et tamisées comme les y obligent les services de renseignements et ceux de la censure qui, c’est le cas de le dire, fonctionnent alors à plein régime, contrairement à ceux de la poste elle-même qui sont, par contre, eux, déplorables.

Je ne sais si Serge Fiorio et Émile Signoret ont eu beaucoup d’échanges pendant la guerre ; je ne le crois pas. En tout cas, il n’y en a pas trace dans le fonds d’archives de Serge. Je ne sais pas, non plus, en quelle année ils ont bien pu se revoir. Peut-être, je le suppose, quand les Fiorio se sont lancés dans une nouvelle aventure paysanne : celle qui, après leur installation pendant toute la durée de la guerre dans une ferme du Tarn-et-Garonne, à Campsas – et qui fut à sa façon, pacifiste et humanitaire, un haut lieu de la Résistance – eut lieu cette fois pas très loin de Séderon : au minuscule village de Montjustin, dans ce qui était encore, limitrophe de la Drôme, le département des Basses-Alpes. Je sais que Serge s’est alors un moment mis en quête d’un bouc pour son troupeau de chèvres. Pourquoi dès lors – c’est une hypothèse défendable qui me plaît assez –, n’aurait-il pas pu penser le trouver à la ferme de son ami Émile qu’il n’avait jamais oublié ? Quoi qu’il en soit, entre eux, le fil n’a pas été rompu, ils se retrouvent amis comme ils se sont quittés. Bouc ou pas bouc, c’est Serge qui se rend un beau jour – et pour la première fois donc – en visite à Séderon, sur les lieux même dont Émile, à la caserne, lui a tant parlé et où celui-ci, fidèle à lui-même, a maintenant fondé une famille, étant même l’heureux papa d’une petite fille prénommée Annie.

Il y sera ensuite invité à revenir chaque année partager le solide et délicieux repas de midi, remuer, bien entendu, les souvenirs et aussi… récolter, autant qu’il en veut, des poires délicieuses dans un verger aux très vieux grands arbres innombrables plantés à flanc de colline. Serge s’y rend d’abord le plus souvent accompagné de Robert Duc, cousin de sa belle-sœur et berger en titre de la tribu Fiorio. Une échelle en bois est dressée pour la cueillette, mais de nombreuses poires tombées à terre dans l’herbe sont bonnes à être ramassées telles quelles, étant d’une qualité rustique fort résistante à la chute. Je dis cela en parfaite connaissance de cause car - vers 1971-72, mais je ne sais plus pour quelle raison – quand Robert cessera d’accompagner Serge, ce dernier eut la bonne idée de me prendre aussitôt comme aurige pour le conduire à Séderon chez ses amis Signoret : « Madame Signoret m’a téléphoné ce matin pour les poires ! » Il n’y avait plus qu’à prévenir du jour et puis se mettre en route. Nous partions toujours de bonne heure, le coffre de la voiture garni de solides sacs de jute, et par tous les plus petits chemins possibles et imaginables – Serge connaissant, dans tous les sens du terme, le pays par cœur - notre virée à Séderon prenait de l’ampleur, devenait un périple de rêve, un vrai voyage !

Attentif à notre arrivée, ayant entendu monter la voiture, Émile nous attendait devant la maison, une branchette à la main, la cigarette au bec, me semble-t-il, parmi les dindons et les poules. Son épouse se tenait à l’intérieur où nous étions aussitôt invités à prendre un café ou un apéritif, selon l’heure que nous avions fait venir, d’après une expression de tout temps familière à Serge. Nous y saluions aussi « l’oncle  », frère d’Émile, homme impressionnant par sa stature et sa physionomie, auprès desquels nous prenions place dans la pièce commune à l’étage après avoir traversé la véranda où madame Signoret bichonnait toutes sortes de plantes protégées ainsi du vent tout en y profitant tout l’hiver du soleil. J’ai toujours pensé que Martel, le fameux peintre du Revest eut aimé faire le portrait de ce paysan de haute race comme il les affectionnait. Oui, il aurait fallu Martel, et lui seul, personne d’autre, pour faire en toute connaissance de cause – surtout psychologique – cet autre Portrait de l’oncle que le peintre du Revest eut pu ajouter sans problèmes au « catalogue de sa race » (Giono dixit dans une lettre à Léon Blum en faveur d’une pension pour son ami peintre). Ce frère d’Émile avait fait, lui, je crois bien, la guerre de 14 et ce dont je me souviens très bien, c’est – donnant une tournure délicate à tout ce qu’il disait – qu’il parlait un français raffiné, impeccable, avec des mots choisis et rares qui surprenaient – en tout cas moi, encore très jeune à l’époque – fleurissant ainsi de la bouche d’un homme si profondément enraciné en son terroir natal.

Les effluves appétissants d’un gros poulet de grain en sauce ou d’un lapin rôti en train de finir de cuire dans une cocotte en fonte posée sur la cuisinière à bois embaumaient déjà toute la pièce, assortis de ceux de légumes du jardin, le plus souvent. Entre nous, quel accueil royal ! Nous, nous avions porté le dessert, une tarte confectionnée avec beaucoup de soin et d’amitié, à vrai dire de grand cœur, par Serge lui-même.

Émile nous faisait souvent rire par les questions innocemment indiscrètes qu’il posait, surtout à Serge : un artiste de renom comme l’était devenu l’ami qu’il avait là en face de lui devait lui rester une sorte de vivant mystère qu’il tentait, sinon de résoudre, sans doute d’ainsi un peu l’éclaircir. Une fois, il fut, par exemple, très impressionné quand, dans la conversation, Serge lui fit part d’une visite annoncée du Préfet. Ce qu’il ne savait pas et que Serge avait, sans calcul, oublié de dire, c’est que ce haut fonctionnaire de l’État allait se déplacer à Montjustin pour une protocolaire visite au maire : Serge lui-même ! Et non au peintre en particulier comme Émile, en toute logique et en toute bonne foi, l’avait imaginé !

—  « Le Prréfet ? ». Je l’entends encore, roulant les r. Candide, il n’en revenait pas !

Serge m’avait dit, tout heureux, que bien des années avant que je ne l’accompagne chez les Signoret, il avait une fois dessiné un troupeau de moutons pour Annie encore enfant, scolarisée. Et c’était là un devoir de classe ! Peut-être l’a-t-elle conservé, à moins que ce ne soit la maîtresse !

Pour ce qui est de la récolte de poires, nous retournions vers Montjustin la voiture toujours chargée à bloc et, sitôt arrivés à bon port, nous faisions tout de suite les livraisons : un gros sac pour la maison Fiorio du haut du village, un autre, au passage, pour Robert et Aimée, un autre encore pour le couple des Geniet – dont Paul avait lui aussi été mobilisé aux côtés d’Émile qu’il était d’ailleurs allé revoir plusieurs fois à sa ferme. Pour tout le reste de notre chargement, nous décrochions de son clou la clé de La Pégasière, la maison de vacances des deux poètes Jean Mogin et Lucienne Desnoues. Là, sur l’immense table tout en longueur de la salle du haut, nous rangions précautionneusement chaque fruit, côte-à-côte, sans trop serrer cependant, pour qu’ils ne pourrissent. De temps en temps nous y allions au ravitaillement, nous servant à mesure du degré de maturité, choisissant celles des poires qui, à l’œil, nous paraissaient à point pour y croquer ou alors pour garnir une tarte. Une souris, parfois, en avait goûté une que nous lancions alors dans la nature en sortant pour qu’une autre de ses congénères peut-être la finisse.

Bien que de qualité un peu rude au palais, ces poires avaient par contre quelque chose que l’on ne trouve jamais dans le goût de celles achetées dans le commerce : un sacré parfum, formidable, de chaleur humaine !

André LOMBARD

André Lombard est l’ami chez qui Serge Fiorio est mort. Il a écrit de nombreuses pages pour faire connaître mieux encore l’œuvre du peintre :

—  « Itinéraire », dans Serge Fiorio [Le Poivre d’Âne éditeur, Manosque – 1992] avec préface de Pierre Magnan et photographies de Pierre Ricou.

—  « Initiale rencontre », note sur la peinture de S. Fiorio, dans Propos de campagne, n°1, 1993

—  « Pour saluer Fiorio » [La Carde éditeur, Viens – 2011]

—  « Habemus Fiorio » [La Carde éditeur, Viens – 2015]

En janvier 2014, il a également créé un blog, sergefiorio.canalblog.com, exclusivement consacré à Serge Fiorio. C’est par ce biais nous avons échangé de nombreux courriels, jusqu’à faire amitié et qu’il me confie, en passant, se souvenir de visites mémorables faites à Séderon en compagnie de Serge Fiorio.

« Serge Fiorio est donc venu à Séderon ! mais pourquoi, comment ? ». Pour éclairer ma lanterne, il a écrit le petit article que vous venez tout juste de lire.

A. Poggio