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L’Essaillon
« Entre la Tourre et lou Crapoun,
Ia moun païs, qu’ei Sederoun »
Alfred Bonnefoy-Debaïs

Etudier, préserver et faire connaître le Patrimoine Historique, Naturel et Culturel de Séderon et de sa Région

2ᵉ partie : Juillet à Décembre 1612
Article mis en ligne le 17 décembre 2015
dernière modification le 24 décembre 2015

par ANDRIANT Sandy-Pascal, DETHÈS Romain

Le 8 juillet 1612, à la demande des consuls modernes Anthoine Granchan et Honoré Germain, l’assemblée de la communauté se tient dans la basse cour de Claude Roubaud.

Un différend, dont l’origine n’est pas précisée, oppose la Communauté aux protestants : «  Mr Lauthier a fait assigner [les consuls] pour avoir payement de quelques restes que messires de la Religion de ce lieu ont cidevant fait signifier une sentence qu’ils ont obtenue de nos Seigneurs les commissaires et fait injonction de satisfaire au contenu d’icelle, ayant dû depuis faire offre plusieurs fois de traiter à l’amiable pour obvier à frais et dépens  ». Aussi est-il décidé «  de payer ledit Sr Lauthier de ce que lui sera légitimement dû et cependant lui écrire et prier d’attendre pour quelques jours  ».

Un autre différend oppose la Communauté à Sr Jacques Roubaud qui en serait débiteur. Mais comme sa maison a déjà été saisie par «  Monseigneur de Gouvernet  », les consuls sont chargés de «  faire la main sur les fonds et fruits que se trouveront le plus liquide  ».

Il est enfin préconisé de remettre tous les «  papiers et procès verbaux qui appartiennent à ladite Communauté (…) dans un coffre  » qui sera sous la responsabilité des consuls.

Le 22 juillet, l’assemblée semble un peu tendue. Des abus dans la revente de sel sont évoqués. Les querelles avec la Commune de Barret s’intensifient en raison des dettes dues par cette dernière. Certains habitants se plaignent car «  ils ont été menacés et même injuriés  ». Jacques Roubaud conteste devoir quoi que ce soit à la communauté.

Mais finalement, «  tous lesdits du conseil se sont retirés, sans avoir rien voulu conclure, à raison des estrifes [1] animées entre eux et pour raison desdits faits contre la Communauté de Barret  ».

Le 29 juillet, comme lors de l’assemblée précédente «  s’étant le conseil séparé sans rien résoudre  », les consuls rappellent que des décisions importantes sont à prendre.

Il faut donc nommer «  un ou deux regrattiers [2] pour vendre de sel en ce lieu, pour obvier à certains abus qu’ils disent se commettre par un nommé Fréron, au nom du Sr Chevalier, fermier des greniers à sel de Provence et de Dauphiné  ».

Par ailleurs, au sujet de la dette que la Communauté de Barret a envers celle de Séderon, certaines personnes de Barret affirment «  avoir déposité entre les mains de Maitre Jehan Bonnefoy, notaire de ce lieu, quatre écus pour lesdites sommes par eux dues, sans que toutefois il ait jamais vu aucun argent ni autre chose  ». Aussi, «  faute de payement des sommes qu’ils doivent [lesdits de Barret] seront poursuivis par le trésorier jusqu’en fin de cause, par toutes voies dues et raisonnables  ». Une imposition est enfin évoquée par le conseil pour lever des fonds mais la décision est reportée…

Le 5 août, les consuls rappellent qu’il est nécessaire de délibérer sur «  l’imposition que convient faire pour les arrérages d’intérêts et dettes courantes que la Communauté doit cette année  ». Une taille de «  trois écus pour chacun florin  » est donc fixée «  exigeable par le trésorier Pierre Jehan sur tous les particuliers du lieu, dès aujourd’hui  ».

Le 2 septembre, la taille qui était fixée à «  trois écus pour chacun florin  » est ramenée à «  un écu pour chacun florin  ».

Le 3 septembre, l’assemblée se réunit dans la basse cour de Claude Roubaud. Il est délibéré que pour régler les dettes de Roman de Pontevès et celles de Monseigneur de Gouvernet, Charles Bonnefoy ira «  parler à Monseigneur des Baulx et savoir de lui s’il achèterait le moulin de ce lieu, ensemble le pré de la ville et autres choses appartenant à la Communauté  ».

Le 9 septembre, il faut procéder à l’attribution, aux enchères, de diverses fonctions. Notamment «  est besoin d’établir un gardien pour les chèvres pour obvier à la dépopulation des arbres fruitiers et autres qui se ruinent par lesdites chèvres  ». Il faut également établir une garde pour le terroir, un homme pour garder l’hôpital, et nommer les fourniers [3]. Enfin, Anthoine Ricou, rentier Seigneurial, somme les consuls «  de faire couvrir le four qui s’en va en ruine  ». Après enchères, la garde des chèvres est attribuée à Jehan Charnier, la garde du terroir à Jaume Brugier, le four à Bertrand Chauvet. Il est aussi décidé d’acheter des tuiles pour faire couvrir le four et l’hôpital.

Le 23 septembre, les délibérations portent sur les modalités de règlement des dettes pour lesquelles il est «  nécessaire d’avoir et imposer davantage de fonds  ». Ainsi, «  le trésorier payera ledit Sr de Gouvernet de l’argent provenu de la taille qu’il exige. Et pour le payement dudit Chaurand sera vendu le blé du moulin à la meilleure condition que faire se pourra  ». Enfin, le trésorier Pierre Jehan précise «  que les agents dudit Sr de Gouvernet ont fait prendre, de leur autorité, et vendre les grains de plusieurs particuliers du lieu qui doivent la taille, auxquels à présent ne sait que prendre pour son payement.

A été délibéré que le dit trésorier ira trouver ledit Sr de Gouvernet pour le prier de lui lâcher lesdits grains pour son dit payement et, à cet effet, la Communauté l’en priera par une lettre qu’il portera  ».

Le 30 septembre, l’assemblée se réunit dans l’étable de Nicolas Dumond.

«  Pour subvenir au payement des dettes courantes et arrérages de pension qui sont en grand nombre  » il est décidé de «  vendre le moulin et tous les autres domaines de la Communauté au meilleur prix et condition que faire se pourra, au profit de la Communauté et à ces fins, le plus promptement, sera mandé gens exprès pour avertir tant Mr de Montbrun que Monseigneur de Noyer, Mr de Barsac que les Ranatons de Gordes. (…) En cas que l’on ne puisse trouver personne pour acheter le fonds du moulin et susdits domaine, sera fait recherche de trouver marchands pour acheter les fruits et rentes dudit moulin  ». De plus, pour régler une partie des dettes de Monseigneur Gouvernet «  sera vendu le restant du blé du moulin au meilleur prix que faire se pourra  ». Enfin, les consuls manifestent leur inquiétude «  pour n’avoir de fonds à suffisance, tant pour le payement dudit Sr de Gouvernet, et restes dus à Chaurand de la latte [4] de dette de Pontevès, la taille et taillon qui tombent demain que autres dettes qui pressent la dite Communauté  ».

Le 1ᵉʳ octobre, «  à la rue publique  », les consuls annoncent qu’ils ont reçu une lettre de Mr Bonaud de Roquebrune, qui se trouve actuellement à Sault. Il se propose d’aller recourir à la cour du Roi pour «  faire casser ou modifier l’arrêt donné entre les Communautés impuissantes [5] et les créanciers et, à ces fins, se joindre avec les autres Communautés plaignantes  ». Il est donc décidé d’envoyer quelqu’un à Sault afin «  d’avoir quelque soulagement et obvier à la vexation que font les créanciers journellement  ».

Le 4 octobre, «  dans l’étable de Mr Jehan Bonnefoy notaire  », il est décidé provisoirement que chaque groupe religieux aura son maître d’école et «  chacun payera son maître, savoir : les catholiques le leur et ceux de la Religion [les protestants] le leur  ».

Le 14 octobre, afin de négocier les dettes de la communauté, il est délibéré que les consuls «  députeront un ou deux de ladite Communauté, des plus intelligents aux affaires d’icelle, pour aller traiter avec les créanciers de ladite Communauté, tant sur le rabaissement des susdites pensions que pour avoir d’icelui desdits arrérages  ».

Il est aussi décidé de «  faire venir l’eau de la fontaine qu’est au chemin public, joignant la terre de Henry Gilly vers la cime du pré de la ville et icelle rendre par fossés sortant au pied dudit pré. Et, à ces fins, que chacun habitant sans exception fournira une journée d’homme  ».

Le 21 octobre, le conseil se réunit dans l’étable de Jehan Bonnefoy, notaire. Il est entre autres décidé que le maître d’école sera payé «  aux dépens de ceux qu’y manderont les enfants  ».

Le 28 octobre, les consuls sont inquiets car les créanciers sont de plus en plus pressants et commencent à se servir sur les biens de certains habitants. Aussi «  Mr Anthoine Ricou, tant en son nom que de plusieurs autres particuliers ses consorts proteste de tous les dépens, dommages et intérêts que la Communauté pourrait soutenir et endurer, à faute de satisfaire au payement dudit Sr Bellon, capitaine Buoux ou ledit Sr de Bédoin, Monsieur de Monchat et plusieurs autres créanciers de ladite Communauté qui arrivent tous les jours  ». Pour autant, rien n’est décidé lors de cette assemblée.

Le 11 novembre, est adoptée une taille de «  2 écus pour chacun florin exigeable par le trésorier Pierre Jehan dès demain  ».

Le 18 novembre, les consuls rappellent qu’il faut «  arranter [6] le moulin de la Communauté  » et que la taille imposée par la précédente délibération «  sera exigée dès aujourd’hui par le trésorier Pierre Jehan  ». Mission visiblement difficile puisque dès le lendemain, «  l’imposition a été signifiée au trésorier Pierre Jehan qui a dit qu’il proteste et ne sait que y faire  »…

Le 25 novembre, l’assemblée se réunit sur l’aire de Sr Louys Roubaud. Les consuls exposent que Mr Jacques Combe receveur de Forcalquier, assisté de Mr Roux huissier sont à Séderon pour récupérer partie des dettes dues par la communauté au Sr de Pontevès, ainsi que le Capitaine Mercardier qui demande 20 écus qui lui sont dûs depuis la Saint Michel «  et plusieurs autres créanciers de la Communauté sont sur le point de vouloir faire des dépens, à faute d’être payé de leurs arrérages et courants  ».

Une taille est donc imposée «  de trois émines bled avoine pour chacun florin exigeable dès à présent par le trésorier Pierre Jehan  ».

Du blé est aussi prélevé pour remboursement des dettes dues au Sr de Pontevès et sera «  porté audit Forcalquier par les bêtes des particuliers dudit lieu et les refusants y seront contraints par toutes les rigueurs de Justice  ».

Enfin, dans le but de collecter des fonds, il est encore proposé de louer le moulin…

Le 26 décembre, l’assemblée se réunit «  dans la maison et étable de Mr Anthoine Ricou  » pour élire les nouveaux consuls.

«  unanimement et tous d’une même voix et accord, nul ne contredisant, a été nommé pour premier consul : Mr Jehan Bonnefoy notaire et pour second consul : M. Jacques Landric (…) Lesquels ont prêté serment tout incontinent [7], entre les mains dudit Sr Juge dudit lieu, de fidèlement régir et gouverner et administrer les affaires de ladite Communauté, en ladite charge de consul, l’année prochaine 1613, et s’en acquitter fidèlement et selon Dieu, poursuivre le profit de ladite Communauté et éviter son dommage  ». Les consuls de l’année 1612, Anthoine Granchan et Honoré Germain sont nommés consuls vieux. Les conseillers de la communauté sont : Anthoine Reynaud, Anthoine Ricou, Claude Roubaud, Nicolas Dumond, Suffren Puy, Louys Roubaud, Pierre Roubaud, Pierre Chastel, Thomas Guilhermin, Guilhem Ricou et Pierre Ricou. Et pour experts et estimateurs sont nommés Etienne Reynaud et Guilhem Dumond qui ont de même prêté serment.

La première délibération confie aux consuls modernes de prendre en charge les affaires de «  l’hôpital et des pauvres de Saint Lazare [8]  ». Ils sont ainsi nommés et élus «  recteurs de l’hôpital  ». Il est aussi délibéré que «  les papiers de la Communauté seront remis dans un coffre fermant à deux clefs. Lesquels papiers seront inventoriés par le greffier de ville  ». Enfin il est délibéré «  d’aller visiter Monseigneur de ce lieu, avec honnête présent (…) de mettre à l’enchère à la chandelle l’état de trésorier  » et de procéder «  à la réformation des poids et mesures de tous les particuliers et habitants dudit lieu  ».

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Malgré une organisation villageoise bien élaborée, avec des fonctions et attributions bien précises, on voit que les consuls ont une marge de manœuvre très limitée. La communauté n’a pas de trésorerie, croule sous les dettes et les nombreux créanciers deviennent de plus en plus pressants. Hormis l’impôt, déjà si lourd que le Trésorier se plaint de ne plus pouvoir le collecter, la seule ressource est la vente du blé provenant du droit de mouture.

D’où l’idée de vendre l’élément essentiel du patrimoine commun, le moulin. On notera tout au long des délibérations les hésitations du Conseil : un jour on a l’idée de vendre, un autre de louer, ou de mettre en location-vente…

Tout cela ne sera suivi d’effets que bien plus tard. Pierre Mathonnet nous a indiqué (page 13 de ce n°) que ce n’est qu’ «  en 1640, pour rembourser ses dettes, [que] la Communauté de Séderon doit revendre les moulins au seigneur  ».

Il faut alors faire des économies et le maître d’école, autrefois rétribué par la communauté, est dorénavant indemnisé par les parents d’élèves.

Nous verrons dans le prochain numéro du Trepoun, grâce aux délibérations qui ont eu lieu de janvier à juin 1613, comment les consuls et les chefs de famille ont poursuivi l’administration de notre village…

Romain DETHÈS & Sandy-Pascal ANDRIANT
Notes :

[1estrifes : querelles, bagarres.

[2regrattiers : vendeurs de sel au détail.

[3les fourniers cuisaient le pain. Ils étaient payés en nature, pains, qu’ils revendaient. Ce métier disparut à la Révolution quand chacun eut le droit d’avoir son propre four.

[4latte : sorte d’amende ou de taxe payable lors d’une contestation.

[5«  Communautés impuissantes  » : villages tellement endettés que, en 1640, sera dressé un inventaire général de toutes leurs possessions afin de les vendre.

[6arrenter : céder moyennant une rente.

[7incontinent : immédiatement, sur le champ.

[8l’hospice de Séderon où sont soignés les pauvres. St Lazare pour Lazaret, certainement.

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