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L’Essaillon
« Entre la Tourre et lou Crapoun,
Ia moun païs, qu’ei Sederoun »
Alfred Bonnefoy-Debaïs

Etudier, préserver et faire connaître le Patrimoine Historique, Naturel et Culturel de Séderon et de sa Région

Lou Trepoun 44
Séderon dans les livres – 2e chronique
Article mis en ligne le 23 décembre 2015
dernière modification le 31 décembre 2016

par POGGIO André

Pour continuer la chronique commencée avec le n° 41, voilà mes rencontres de l’année : deux vrais livres, deux livres particuliers et pour finir un vieux livre.

Sur le plateau d’Albion SAINT-CHRISTOL d’hier et d’aujourd’hui

Jean-Paul Bonnefoy – collection “Territoires” éditions A. Barthelemy – Avignon – 19911]

Avec un pareil titre, voilà un ouvrage qui paraît hors de notre champ de compétence. Il a pourtant un grand intérêt puisqu’il nous révèle des éléments nouveaux de l’histoire de la carte postale séderonnaise.

C’est à Sandy Andriant, grand chercheur d’arbres généalogiques, que nous devons cette découverte. A l’occasion de recherches sur sa famille à St Christol, Sandy a mis la main sur ce livre et surtout a su, parmi la très riche iconographie, reconnaître la signature de Camille JULLIEN sur quelques-unes des cartes postales reproduites. Nous savions depuis longtemps déjà que, dans les années 1910, Camille avait photographié des villages du plateau d’Albion pour éditer des cartes postales. Mais notre connaissance se limitait à Ferrassières et au Revest-du-Bion pour lesquels des plaques originales avaient été retrouvées dans ses archives.

Il y avait pourtant une plaque que personne n’avait identifiée lors de l’exposition de 1992 et vient de dévoiler son mystère grâce à ce livre :

Je vous laisse le plaisir de découvrir les autres cartes en venant feuilleter l’ouvrage, consultable dans la bibliothèque de l’Essaillon – en attendant le jour où nous serons en mesure de publier, dans un très gros et très beau livre, l’ensemble des cartes postales de Camille. La publication se fera, mais qu’elle est difficile à mettre en forme quand régulièrement de nouvelles découvertes viennent enrichir la matière  !

Histoire de Saint-Gervais-MONTFROC-en-Dauphiné

[Marc De Leeuw – 2003 – chez I’auteur]

Ne vous laissez pas tromper par le titre : c’est bien notre Montfroc, “enclave” au milieu des Basses-Alpes lorsqu’on remonte la route de la vallée du Jabron, qui est le sujet du livre. La carte ornant la 4ᵉ de couverture permet de bien visualiser l’étroite bande de terrain qui, au nord, colle Montfroc aux territoires d’Eygalayes et de Lachau pour en faire une commune drômoise.

C’est justement parce que Montfroc a cette particulière situation que deux chapitres (soit 22 des 160 pages de l’histoire) sont consacrés à l’étude de ses problèmes de voisinage – et alors là on parle de Séderon, enfin plutôt des décisions de son Conseil Municipal :

«  La route départementale  » retrace les difficultés rencontrées pour réaliser la route qui va relier Sisteron à Sault et qui, en 1823, s’arrête encore à St Vincent. Le dossier garde les traces de l’opposition du Conseil Municipal de Séderon qui refusait ce projet et privilégiait le tracé d’une route Séderon-Laragne. La route sera finalement ouverte et traversera Montfroc en 1845.

Séderon, chef-lieu d’un canton limitrophe et aux limites biscornues, sera encore plus hostile aux desiderata de sa lointaine voisine dans «  l’affaire de la distraction de Montfroc  » :

Il est facile de comprendre qu’au XIXᵉ siècle, compte tenu des routes existantes et des moyens de transport disponibles, il aurait été plus facile pour un habitant de Montfroc de se rendre à Sisteron qu’à Nyons pour traiter ses affaires sous-préfectorales, et à Noyers qu’à Séderon pour ses affaires cantonales. Quant au commerce, pas besoin de dessin pour suivre là aussi la voie naturelle de la vallée du Jabron.

Il y eut donc une longue lutte de la commune de Montfroc pour obtenir sa distraction de la Drôme et sa réunion aux Basses-Alpes. Ça commença en 1828 et ça se termina en 1859, par un refus. On en reparla encore en 1896 mais le centralisme parisien, qu’il soit royal, impérial ou républicain, avait seul le pouvoir de décider, et décida de ne rien faire.

Dans cette lutte, bien évidemment, Séderon pesa de tout son poids pour s’opposer à Montfroc. La crainte de voir “son” canton partir en lambeaux, commune après commune, ne lui permettait pas la moindre faiblesse.

Un vrai livre d’Histoire, indiquant toutes les références aux documents d’archives utilisés. Il est consultable à la Médiathèque de Digne, où je l’ai découvert.

Les deux autres livres sont particuliers. Ils n’ont jamais fait l’objet d’une publication et pour cause : ce ne sont que des livres de comptes.

Le premier est un simple cahier sous couverture cartonnée,

de format vertical 30x15 cm, que le forgeron Justin ARNAUD utilisa de 1923 à 1931. Il y écrivait à la plume, en haut de chaque page, le nom de son client puis, chronologiquement, tous les travaux réalisés pour ce client avec le prix facturé et la date de paiement.

L’étude approfondie du document devrait permettre de reconstituer tout un pan de l’économie artisanale du village pendant les années 1920.

Ce livre de comptes a été retrouvé dans l’ancienne forge, située quartier de l’Essaillon. Recouvert d’une épaisse couche de suie, il voisinait avec de vieux catalogues de machines agricoles, des gabarits de carton pour la découpe de pièces, et des étiquettes d’expédition :

La clientèle du maréchal comportait à peu près deux cents noms parmi lesquels, pour contredire un peu ce que j’ai écrit plus haut à propos du commerce de Montfroc, on relève des habitants de Curel et de Montfroc. D’autres viennent de Mévouillon, d’Eygalayes, de Lachau et même de Valaurie. Il y a aussi nombre de séderonnais. Toutes les professions sont représentées, de l’agriculteur au boulanger, du maquignon au limonadier.

Pour exemple, voici deux extraits de ce cahier :

page 1 – Monsieur Marin, propriétaire à Curel quartier des Remises page 21 – Jouve Alphonse à Prés Verdian

Si vous arrivez à déchiffrer, vous y trouverez avec émotion « un petit pic pour les truffes emmanché » dans le compte Martin et un « ferré une paire de souliers » pour le compte Jouve. Rassurez-vous, notre maréchal ferrait aussi les chevaux.

Relevant de la même catégorie,

il faut citer aussi le livre de comptes de Marcel Dethès que Jean-Pierre et Sylvie ont eu l’amabilité de confier à notre Association avec d’autres documents d’archives qui restent à dépouiller et à classer.

Beaucoup plus succinct que celui du maréchal, ce carnet retrace seulement les achats de blé par M. Dethès de 1948 à 1950.

Là aussi deux reproductions permettront de visualiser quelques quantités de céréales circulant à cette période et de se souvenir que, dans les années d’immédiate après guerre, le ravitaillement était encore affaire d’Etat (regardez la mention face au congé n° 56 : «  blé saisi par le ravitaillement  »).

Au moment de refermer la chronique je trouve, chez le bouquiniste qui fait le marché du samedi à Digne, un vieil exemplaire du

Provence de Jean Giono

[« Les Albums des Guides Bleus » Librairie Hachette – 1954].

Bonheur de relire ce texte où Giono, en toute mauvaise foi, vilipende la Provence du littoral et fait un sort à la Provence rhodanienne. Par contraste il crée sa Haute Provence qu’il décrit comme un vaste désert humain où les individus, confrontés à la solitude, ont inventé une civilisation à leur mesure. Giono a alors beau jeu pour inventer les usages de ce pays imaginaire. Mais il faut utiliser des noms de lieux réels pour donner histoires l’apparence du vrai – et Séderon fait partie du lot.

Quelques phrases de Giono me servent de chapeau d’introduction avant le paragraphe (pris en page 8) reproduit en fac-similé :

«  Avant la guerre de 1914, il y avait sur le plateau d’Albion une auberge sur une piste montant de la vallée du Jabron  ; à l’époque, la salle de consommation s’ouvrait à ras le plateau, donnant franchement sur la solitude. Sur des kilomètres d’alentour, pas d’arbres, pas de vie, sauf celle de l’herbe et du vent… Cette auberge s’appelait «  la Commanderie  »

Du premier janvier à la Saint-Sylvestre, un énorme chaudron était sur le feu  ; on faisait là-dedans sans interruption le meilleur bœuf en daube du monde. Sans jamais dépendre le chaudron ni le vider, on y versait, jour après jour, du bœuf, du lièvre, du sanglier, des lapins de champs, du vin rouge, de l’huile vierge, du lard, des bouquets de thym, du laurier, des noix muscades. On bourrait le feu, on touillait avec un gros bâton. L’odeur de cette cuisine se sentait à des kilomètres. La portion de trois louches qu’on servait dans de grosses écuelles à soupe coûtait dix-huit sous. C’était le plat unique et définitif. J’ai mangé de ce bœuf en daube en 1912. Le pain était à discrétion, et le vin. Il n’y avait ni hors-d’œuvre, ni fromage, ni dessert. A gauche en entrant, on allait prendre soi-même, sur une vaste maie, une écuelle à la pile  ; on plongeait la main dans la corbeille à pain, on allait se faire servir au chaudron en enjambant un banc pour s’asseoir à la table commune. Le litre de vin et le verre vous étaient apportés sans cérémonie.

Ces repas étaient silencieux. Les maquignons venant de Carpentras, Séderon, Sisteron, Forcalquier, Manosque, Pertuis, connaissaient les mœurs du plateau.

On voit que Sederon était flatteusement entouré des plus grandes villes qui bordent (largement) le plateau d’Albion. Quant au thème « l’auberge – le repas des maquignons », il rappelle évidemment le «  voyage à Séderon  » que Giono évoqua souvent et que j’avais essayé de vous raconter dans le Trepoun n°5. C’est déjà vieux, tout ça. Mais quand on aime Giono, on ne se lasse pas de renifler l’odeur de sa daube d’avant 14.

André POGGIO – décembre 2007
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