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L’Essaillon
« Entre la Tourre et lou Crapoun,
Ia moun païs, qu’ei Sederoun »
Alfred Bonnefoy-Debaïs

Etudier, préserver et faire connaître le Patrimoine Historique, Naturel et Culturel de Séderon et de sa Région

Lou Trepoun 43
Il était une fois… Séderon
Article mis en ligne le 24 octobre 2013
dernière modification le 13 décembre 2014

par BERNARD Guy

Des vestiges d’habitat ont été retrouvés au pied de la barre de Serrières, ce qui témoigne d’un peuplement de ce secteur à une époque très lointaine.

Que le lecteur se rassure, il n’entre pas dans mes intentions d’évoquer l’histoire de ce village depuis la préhistoire. Pour entreprendre une telle œuvre je ne possède ni les compétences pas plus que la documentation nécessaire, aussi laisserai-je à des spécialistes – historiens et archéologues – le soin de le faire, le cas échéant.

J’évoquerai brièvement la seconde moitié du XIXe siècle, période durant laquelle naquirent mes grands-parents et mes parents, mes ascendants directs. En ce temps-là les Séderonnais étaient plus nombreux qu’aujourd’hui ; de 763 habitants en 1835, la population diminue lentement mais de façon continue : 751 en 1841, 737 en 1850, puis 616 en 1911 à la veille de la guerre de 1914 qui devait saigner à blanc la population active avec la disparition d’une vingtaine de poilus, sans compter les blessés qui rejoignirent le pays, marqués à vie dans leur chair.

A l’époque l’activité économique est en grande partie rurale et les paysans s’échinent sur une terre ingrate qui, du fait aussi de la rudesse du climat, ne parvient plus à nourrir ses trop nombreux enfants - l’émigration vers des cieux plus favorables de même que l’espérance de vie en ce temps là peuvent expliquer la lente érosion de la population.

C’est ainsi qu’une sœur et un frère de mon grand-père n’hésitèrent pas, dans les années 1880 à émigrer en Argentine où ils firent souche comme de nombreux émigrants européens.

Si mon grand-père a résisté à l’appel des sirènes c’est qu’il avait lui-même vécu sa part d’exotisme.

En effet sous le second empire, la conscription qui durait sept ans se faisait par tirage au sort ; celui-ci ne lui ayant pas été favorable il fut incorporé en 1867 à 24 ans et démobilisé avec le grade de sergent en 1874 à 31 ans.

Durant cette période il affrontera, lors de la guerre de 1870, les terribles « Uhlans » de la cavalerie prussienne, restera un an en captivité avant d’être envoyé en Afrique jusqu’à sa démobilisation.

Après sept années de pérégrinations militaires, il ramène au pays ma grand-mère qui lui donne trois enfants dont mon père, ce qui explique que beaucoup plus tard, je suis en mesure de vous conter en ma qualité de Séderonnais "de souche" ce qu’était le village de ma jeunesse.

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Il existe plusieurs catégories de Séderonnais ; tout d’abord celle qui tombe sous le sens : les résidents permanents. Toutefois les habitants ont diverses origines et, après mure réflexion sur l’aspect sociologique de la problématique, il convient d’extraire de la masse d’entre eux, ceux que, peut-être arbitrairement, il est possible de désigner sous le terme de Séderonnais « pur sucre ». Qui sont-ils ?

Les Séderonnais se distinguent par le fait :

  • d’abord d’être nés intra muros
  • ensuite d’avoir usé le fond de leurs culottes (pour les garçons) dans la Tirasse du Crapon.
  • enfin d’avoir découvert les arcanes des andrônes [1] de la Bourgade et de la Crimeille.

Ces trois points appellent un développement :

I - Chaque citoyen possède un numéro d’identification nationale,

plus connu sous le nom de numéro de sécurité sociale (de 13 chiffres), formé de six composantes :

  1. le sexe : 1 pour le sexe masculin, 2 pour le féminin
  2. les deux derniers chiffres de l’année de naissance
  3. le mois de naissance de 01 à 12
  4. le numéro minéralogique du département de naissance (deux chiffres)
  5. le numéro de la commune de naissance dans le département.(trois chiffres)
  6. le rang de naissance dans la commune dans le mois de l’année considéré (trois chiffres)

Partant de ce principe, élaboré par l’INSEE [2], un Séderonnais doit posséder les chiffres 26 et 340 en composantes 4 et 5, correspondant respectivement au département de la Drôme et à la commune de Séderon dans ce département.

Naître en ce temps-là à Séderon constituait un risque majeur pour la mère et le nouveau-né, malgré l’assistance de la famille et de personnes de bonne volonté. La mortalité maternelle et infantile atteignait des chiffres inquiétants pendant la période périnatale.

Au début des années 1930, une jeune Séderonnaise, Mireille BERNARD est diplômée de l’école de sages-femmes de la Belle-de-Mai à Marseille et s’installe au village. C’est à partir de cette époque que les techniques obstétricales seront utilisées pour la surveillance de la grossesse et de l’accouchement des futures mamans, dans le pays de Séderon.

Un peu plus tard avec l’arrivée de Madame EGOROFF, nouveau médecin, l’action conjuguée de ces deux femmes permit la mise en place d’un plan de protection maternelle et infantile avec séance de vaccination pour les enfants de tous âges.

Après son mariage en 1936, Mireille BERNARD devait rejoindre son époux militaire en Afrique du nord et Madame EGOROFF continua de pratiquer l’obstétrique, permettant aux jeunes mères de toujours accoucher à domicile dans des conditions optimales. Ce n’est qu’après la fin de la guerre, en 1945, que le départ de Madame EGOROFF ne devait plus permettre les accouchements à domicile contraignant ainsi les parturientes à se rendre dans les maternités de la région.

Voilà pourquoi depuis plus de 60 ans, nombre de Séderonnais portent dans leur numéro d’identification nationale le chiffre des départements 04, 05, 13, 84 voisins de la Drôme. Il n’est pas interdit de penser que les chiffres 26 et 340 puissent encore être attribués, mais cela ne pourrait s’expliquer que par un départ tardif de la future maman vers la maternité et un accouchement prématuré dans l’ambulance des pompiers, avant de se trouver au delà du col de la Pigière, de Macuègne et des ponts de St Pierre et de Méouge.

II - A une période très lointaine,

bien avant tout peuplement de la région, de considérables bouleversements de terrains se sont produits, créant entre autres la montagne du CRAPON dont les strates encore très visibles partent de sa face abrupte pour plonger sous une forte pente vers la cluse de la Méouge au lieu dit : l’ESSAILLON

Parallèlement à ces strates calcaires une végétation méditerranéenne formée de chênes verts et de sapins s’est implantée ; cependant entre forêt et rochers s’est constituée une bande étroite occupée par une coulée de gros graviers de quelques centaines de mètres – dont seul un géologue pourrait expliquer la présence – c’est la « TIRASSE » terrain de jeu privilégié pour des générations de jeunes garçons.

De nos jours la Tirasse est tombée en désuétude ; grignotée par la végétation, il faut aller vers St Charles pour la découvrir. En outre, autres temps autres mœurs, la jeunesse actuelle est davantage tentée par les mécaniques du genre « Mob » et « Scoot » ou électroniques type « game boy » et « console » qui ne nécessitent pas d’efforts physiques.

Suivant une règle non-écrite transmise de génération en génération, mais strictement observée, le passage de l’enfance à l’adolescence comportait une épreuve initiatique qui consacrait la détermination et le courage du jeune garçon.

La descente de la Tirasse

Subir cette épreuve ne constituait pas une obligation, mais son passage apportait à son auteur respect et considération.

Le postulant connaît bien les lieux, et c’est à lui seul qu’il appartient de déterminer quand il se lancerait dans l’inconnu.

Le moment venu, seul sur le bord supérieur de la Tirasse, face à une pente presque abrupte, le jeune garçon fait taire ses dernières hésitations, prend une grande respiration et se jette en avant, franchissant ainsi le Rubicon. Après quelques secondes, les cheveux au vent, l’œil larmoyant, la mâchoire crispée, le cœur battant à tout rompre, les poumons en feu, les muscles des jambes à la limite de la tétanisation, les pieds comme chaussés par des bottes de sept lieues exécutent des bonds prodigieux et le temps passe… le compétiteur ne contrôle plus sa course, tous ses gestes s’accomplissent instinctivement et une seule question taraude son cerveau : Pourra-t-il tenir jusqu’au bout ? Les secondes s’égrènent interminables puis brusquement le but apparaît.

Alors une dernière manœuvre reste à accomplir : planter ses deux talons dans le gravier, se laisser choir sur son séant et attendre l’arrêt complet, dont le fond de culotte et les fesses feront les frais.

Alors, c’est la récompense, pendant que l’organisme s’apaise lentement après une telle contribution, un bonheur intense le pénètre des orteils à la pointe des cheveux, c’est le NIRVANA…

III - La bourgade

a toujours eu un statut à part et à une certaine époque on disait même qu’elle s’était érigée en République Libre ; si le village avait ses foires et sa fête la Bourgade avait aussi les siennes.

Mais pour les enfants, le territoire entre la rue de la Bourgade et la Crimeille est un terrain de jeux incomparable.

Attention toutefois, le lacis de ruelles, d’andrônes, de greniers ouverts et de ruines constitue un véritable labyrinthe dans lequel le néophyte peut très bien s’égarer. Les parties de « cachette », surtout le soir après le dîner l’été, ont une saveur toute particulière et si « celui qui s’y colle » n’est pas un habitué, il peut errer très, très longtemps sans succès.

Sous la conduite d’un grand, les petits s’initient peu à peu aux secrets et cachettes du lieu qui ne doivent jamais être dévoilés à ces étrangers venus passer quelques semaines l’été chez nous.

Et puis il y a aussi les habitants très fiers de leur quartier, de leur mode de vie truffé d’us et coutumes, avec quelques personnages hauts en couleur :

  1. Marius MARNAS ancien cocher de fiacre – avec sa moustache en guidon de vélo – intarissable avec les histoires d’une vie professionnelle passée à battre le pavé marseillais.
  2. Paul GLEIZE pâtissier de talent, possède un jardin avec de magnifiques groseilles que ses sœurs Claire et Blanche soignent comme la prunelle de leurs yeux ; la cueillette est un véritable culte qu’elles n’auraient confiée à personne ainsi que la confection des confitures utilisées par leur frère pour réaliser de délicieuses pâtisseries. Je me suis toujours demandé comment cet homme, grand blessé de la guerre 14-18 pouvait avec des souffrances endurées sa vie durant, réaliser d’aussi délicates friandises, car c’était un maître artisan.
  3. Par son rire communicatif qui s’entendait de loin, notre sympathique et populaire facteur, Marcel MAURIN aurait remis sur pieds un bataillon de déprimés ; toujours d’humeur égale, sa joie de vivre faisait plaisir à voir.
  4. Il y avait aussi Victorin DETHÈS [3], habile charron, qu’avec la cruauté inconsciente des enfants nous poursuivions de nos quolibets parce qu’il était handicapé de naissance ; ses réactions étaient vives et nous comptions sur nos jeunes jambes pour nous mettre hors de portée.
  5. Il résidait hors des limites territoriales de la Bourgade, mais Justin ARNAUD, le maréchal-ferrant avait son quartier général au café d’Henri TOUCHE où, devant un « canon de vin », il venait étancher sa soif après des heures passées devant sa forge incandescente. Là, sous les frais ombrages de la terrasse bordant la Méouge, l’auditeur attentif pouvait en entendre de toutes les couleurs à la condition expresse de posséder parfaitement le patois, encore utilisé par les anciens.

A l’exception de la première – d’ordre administratif – les raisons évoquées ci-dessus sont purement informelles et relèvent du folklore, mais il ne faut pas méconnaître qu’avant la deuxième guerre mondiale – dans un environnement enraciné dans une forte ruralité – traditions et coutumes sont encore vivaces et conditionnent le comportement des gens, ici comme ailleurs.

Ceci étant, je ne garde pas en mémoire une quelconque discrimination entre les Séderonnais quelle que soit leur origine.

Au contraire, la lente érosion de la population constatée depuis le 19ème siècle se trouve pondérée par une immigration d’origine européenne : quelques familles, d’abord après la prise de pouvoir du fascisme en Italie puis en 1938 une arrivée plus massive d’Espagnols, conséquence de la guerre civile dans ce pays, enfin quelques personnes fuyant le nazisme allemand – A la veille de la guerre de 1939, Séderon compte encore 500 habitants.

Toute cette population immigrée s’est bien intégrée dans le milieu ; les adultes apportent une main d’œuvre qui s’est avérée précieuse lors de la mobilisation des hommes en 1939 – quant aux enfants, normalement scolarisés sous la férule de nos maîtres, ils se sont fondus dans la masse des écoliers de Séderon, mais à un point tel que par un phénomène d’osmose, nous savions tous, par exemple, jurer dans chacune des langues en présence ; mais chut… ces cours bien particuliers étaient dispensés dans la cour de récréation.

Durant les années 30 qui précédèrent la grande tourmente, la vie se déroule normalement dans le village.

Pour les enfants, l’école constitue la principale préoccupation car Madame JOURDAN et Monsieur DELHOMME ne badinent pas avec la qualité du travail scolaire ; hormis cela les jeux de toute nature entre nous ou au patronage absorbent l’essentiel de notre temps libre avec l’insouciance qui caractérise l’enfance. Il y a aussi le dénichage des oiseaux nuisibles, pies et corbeaux qui font beaucoup de dégâts au moment des semailles ; cette activité présente un aspect lucratif non-négligeable puisque le garde champêtre Paul BEAUCHAMP nous payait 10 centimes par paire de pattes de ces oisillons à peine éclos. Si la nichée est importante cela représente un pactole aussitôt dépensé en bonbons dans les épiceries de la Grand Rue.

Pour les adultes, le travail est toujours aussi dur quelle que soit la branche d’activités. Les distractions plutôt rares se limitent à une partie de cartes ou devant un canon de vin dans les cafés à discuter de tous les problèmes auxquels ils sont confrontés et notamment de politique.

La politique est un sujet intarissable qui traite aussi bien les problèmes nationaux que la vie locale ; si personne ne reste indifférent devant les luttes antagonistes entre les partis et au Palais Bourbon, cela devient passionnel lorsqu’il s’agit des élections locales : Conseil Général et d’Arrondissement et surtout Conseil Municipal. Il ne s’agit plus de confrontation droite gauche comme pour les législatives mais de luttes entre blancs et rouges par référence aux clivages d’avant la guerre de 14-18.

Les habitants ont raison de s’intéresser aux élections, qu’elles soient nationales ou locales, qui vont déterminer leurs conditions de vie. Pour les municipales les hommes figurant sur les listes en présence sont connus de tous avec leurs convictions, qualités et défauts et ce n’est pas forcément l’appartenance à un parti qui dictera le choix de l’électeur.

La composition des listes peut donc prendre plusieurs formes :

  1. Liste d’hommes appartenant à un même parti.
  2. Liste de membres d’un ou plusieurs partis dont les convictions sont proches.
  3. Liste de Défense des intérêts communaux où les membres sont sélectionnés pour leurs qualités et leur compétence à gérer les affaires communales, quelle que soit leur appartenance politique.

Sur une longue période, un siècle par exemple, l’observateur impartial peut constater que les listes municipales du troisième type sont celles que l’électeur Séderonnais a préféré le plus souvent pour la gestion des affaires locales.

Telle est la situation lorsque se produit un coup de tonnerre qui va faire trembler l’Europe entière.

Malgré les accords de Munich un an plus tôt l’Allemagne nazie, envahissant la Pologne à la fin de l’été 1939, concrétise ses menaces d’expansion ; aussitôt la France et l’Angleterre déclarent la guerre à l’envahisseur en décrétant la mobilisation générale.

A Séderon comme partout, l’émoi est considérable malgré l’incrédulité de voir ressurgir, vingt-cinq ans après, les affres de la guerre. Les hommes doivent rejoindre leurs unités ; parmi eux l’abbé DURAND, curé de la paroisse, devient aumônier militaire et Monsieur DELHOMME notre maître qui, à la rentrée 1939-1940, sera remplacé par une jeune fille de dix-neuf ans Mademoiselle BOUIN.

Après le traumatisme de la déclaration de guerre et le rappel des réservistes, la vie reprend son cours peu à peu ; les femmes se substituent à leurs époux et la main-d’œuvre espagnole est mises à contribution.

Les nouvelles des soldats sont bonnes, sur le front chacun campe sur ses positions, à part quelques intrusions de « corps Francs » en territoire ennemi – c’est ce que plus tard on désignera sous le terme de « drôle de guerre ».

Cette situation perdure à l’automne et au printemps 1940. À l’arrière s’organise un effort de guerre avec la récupération des métaux, à laquelle des millions d’enfants participent.

La propagande met en garde la population sur les dangers de la 5e colonne et diffuse le slogan :

«  Tu sais ou tu ne sais pas, dans les deux cas tais-toi  ».

Malgré les prévisions pessimistes des adultes, la guerre ne présente pour l’instant rien de terrible ; il est vrai que le front se situe bien loin de nous, à l’abri de la ligne Maginot réputée inexpugnable. Aussi étions-nous davantage préoccupés par les questions scolaires avec notre nouvelle institutrice.

Hélas avec l’arrivée du printemps nous n’allons pas tarder à être confrontés à une réalité moins souriante. Dès le mois de mai 1940, contournant la ligne Maginot et ses redoutables casemates, l’armée allemande lance ses « Panzer Divisionen [4] » vers les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg, prend à revers l’armée française venue renforcer l’armée belge et se rue vers la France par le Nord ; c’est la Blitzkrieg [5].

L’offensive ennemie se scinde en trois directions :

- Vers Dunkerque pour piéger l’armée Britannique et 100 000 français qui réussiront à s’embarquer vers Douvres le 4 juin.
- Vers Sedan et l’Alsace-Lorraine, pour déboucher derrière la ligne Maginot.
- Vers le sud et Paris à travers la Somme, l’Aisne, l’Oise et la Haute Normandie.

Notre jeune institutrice est très inquiète, son fiancé se trouvant dans la zone des combats – pour la rassurer, avec 2 ou 3 camarades, nous nous efforçons de glaner des renseignements par la T.S.F. et les journaux ; ainsi chaque soir après la classe, sur la grande carte de France murale, nous traçons avec elle la nouvelle ligne du front.

Le désastre est consommé le 22 juin, lorsque le vieux maréchal PÉTAIN, qui a remplacé le chef du gouvernement Paul REYNAUD signe la reddition des troupes.

Le 10 juillet la chambre des députés, à l’exception de quatre-vingts d’entre eux, lui vote les pleins pouvoirs.

Après huit mois de drôle de guerre, moins de dix semaines de Blitzkrieg ont suffit à mettre notre pays à genoux – les mots sont impuissants à traduire l’immensité d’une telle catastrophe et le désarroi qui s’ensuit. Pourtant une lueur d’espoir vient de l’appel du 18 juin d’un certain général DE GAULLE qui demande à chaque français de poursuivre la lutte.

Sur le plan géographique la France est partagée en deux zones.

- Une large partie côtière de Dunkerque à la frontière espagnole avec l’Ouest, le Nord, le Nord-est et Paris sont occupés par le vainqueur
- La côte méditerranéenne et le grand sud-est demeurent une zone dite libre.

Par ailleurs l’Etat Français s’est substitué à la République dont les institutions n’existent plus ; le nouveau pouvoir s’installe à Vichy.

Comment réagissent les populations de cette France coupée en deux ?

A Séderon tout comme dans le reste du pays certains adhèrent au nouveau régime avec enthousiasme, d’autres le subissent à défaut d’alternative, d’autres encore du fait de leurs convictions sont enclins à le tolérer, enfin beaucoup ne peuvent accepter cette honteuse reddition qui heurte leur patriotisme autant que la liquidation de la République foulant aux pieds la démocratie.

Ces patriotes ne peuvent admettre que l’envahisseur, même par le truchement d’un gouvernement fantoche, dicte sa loi dans notre pays. Réunis dans la plus grande discrétion ils jettent les bases de réseaux clandestins dont le but est de fournir aux anglais, qui continuent la lutte - et à la France Libre qui se constitue autour du général de Gaulle - des renseignements tant militaires que civils sur ce qui se passe en France.

Ces réseaux et leurs membres ne constituent pas encore le noyau mais déjà l’embryon de ce qui deviendra « La Résistance » dont l’influence sera très importante pour la libération 4 ans plus tard ; ces premiers résistants en ce début de 2ème semestre 1940 sont encore rares et discrets, mais ils feront des disciples dans les années 41, 42, 43 et surtout 44 et paieront souvent de leur vies leur engagement dans la lutte durant ces années noires.

Vainqueur dans toute l’acception du terme l’ennemi ne se prive pas de mettre le vaincu à contribution. Une grande partie de la production nationale, tant agricole qu’industrielle part vers l’Allemagne par trains entiers et met l’économie du pays dans une situation délicate. Il s’ensuit une pénurie des produits de première nécessité et l’instauration des tickets d’alimentation pour l’ensemble de la population, qu’elle réside en zone libre ou occupée.

A Séderon, comme dans toutes les campagnes, la situation reste tolérable ; beaucoup de jardins familiaux existaient déjà avant la guerre. En raison des besoins grandissants ils vont se développer de manière exponentielle : le pré de la Cour, les Biaux, les Iscles, Saint Jaume, Saint Pierre, le Parere, Font Colombe, etc… vont se couvrir de jardins potagers.

Il est vrai que le village compte encore 500 habitants, mais il y a aussi la diaspora Séderonnaise résidant dans les villes de la région ; avant la guerre, elle participait au soutien de l’économie locale en venant estiver en famille au pays ; aujourd’hui elle se souvient de ses racines rurales, pour pallier les effets néfastes des restrictions alimentaires.

Il n’y a rien d’anormal à ce que les citadins pris à la gorge se ruent dans les campagnes pour améliorer un ordinaire plutôt spartiate ; nul ne saurait les blâmer de tout tenter pour satisfaire un besoin vital, mais cette situation n’a pas manqué d’induire une dérive perverse qui s’est poursuivie bien après la fin des hostilités : le marché noir. Cette pratique éhontée basée sur une nécessité dont sont exclus ceux qui n’en ont pas les moyens, a enrichi certains et entaché la société de l’époque, alors que dans le même temps des bénévoles s’engagent dans des opérations de solidarité et des résistants risquent leur vie à chaque instant pour exprimer leur refus de la défaite.

Chez nous le marché noir a existé également, mais, revenant aux pratiques ancestrales, c’est surtout le troc qui préside aux échanges des biens et des services.

Peut-être n’est-ce pas très légal, mais au moins de tels errements ne bafouent-ils pas la morale.

Dès 1941, les choses évoluent en raison de renversements d’alliances. D’européenne la guerre est devenue mondiale après l’invasion de l’URSS par les allemands malgré le traité de non-agression signé entre les deux états en 1939.

Par ailleurs l’Amérique entre en guerre avec le Japon après l’attaque surprise de sa flotte du pacifique basée à Pearl Harbor dans l’île de Hawaï.

Dans l’Atlantique un sous-marin allemand coule un paquebot américain et le gouvernement de ce pays jusqu’alors cantonné dans une politique isolationniste, déclare la guerre à Hitler.

Dans l’océan pacifique, lors d’attaques amphibies fulgurantes, les japonais investissent les possessions américaines et les colonies françaises et britanniques d’Indochine et de Birmanie.

Désormais face aux forces de l’axe : Allemagne, Italie et Japon, les anglais sont épaulés par l’Amérique, le Canada, l’Australie et la France libre, dont l’armée et la marine rééquipées prendront bientôt part aux combats et rallieront l’A.O.F et l’A.E.F à l’autorité du général de Gaulle.

A Séderon la vie se poursuit et s’adapte aux contingences du moment :

Les prisonniers font défaut à l’économie locale et manquent à leurs proches. Devant les exigences de l’occupant le million et demi de prisonniers retenus en Allemagne ne suffit plus – le gouvernement de vichy devient plus dur. Un appel aux travailleurs volontaires destinés à pallier l’absence des allemands de seize à soixante ans mobilisés est lancé et permettra tout de même de libérer les prisonniers pères d’au moins trois enfants.

Notre village est toujours très éloigné des théâtres d’opérations mais les conséquences de la guerre se rapprochent avec leur part d’incertitude.

De plus, la croyance populaire interroge les mages et autres charlatans prévisionnistes, pour connaître la durée du drame. Parmi eux un certain NOSTRADAMUS, philosophe du moyen âge dont les prévisions ésotériques passionnent les exégètes.

L’année 1942 marque l’embrasement de la planète. De grandes batailles opposent les protagonistes sur toutes les mers du monde ; il en est de même pour les confrontations terrestres, des steppes glacées Russes au désert brûlant de Libye.

Le sort des armes est en train de se retourner. L’armée allemande motorisée est prise au piège dés fondrières provoquées par le dégel du printemps russe et patauge dans la boue. L’Africa Corps de ROMMEL qui a presque atteint la frontière Egyptienne est stoppé par une contre-attaque britannique et refoulé vers Tripoli. Même situation dans le Pacifique où l’avance japonaise est arrêtée après les batailles navales où sa flotte a enregistré de lourdes pertes. Plus près de nous la Royal Air Force a gagné la bataille d’Angleterre et Hitler est contraint de renoncer à l’invasion du Royaume-Uni.

Bientôt les forces alliées vont reprendre l’initiative et à l’automne une opération militaire permet aux américains de débarquer au Maroc et en Algérie ; après quelques combats limités l’armée d’Afrique va se ranger sous la bannière de la France libre.

Surpris, le commandement allemand réagira en occupant la zone libre et tente de s’emparer de la flotte française réfugiée dans la rade de Toulon ; Hitler ne pourra jamais mettre son dessin à exécution, la flotte se sabordera avant l’arrivée des Panzers de l’axe.

Ces événements soulèvent chez les patriotes un immense espoir, bien que nous allions hélas subir l’humiliation d’une occupation militaire.

Partout en France occupée, l’emprise de l’ennemi devient plus pressante par l’entremise du gouvernement de Vichy désormais à sa solde.

L’appel aux volontaires pour aller travailler outre-Rhin n’a pas les effets escomptés, aussi les vichyssois décrètent-ils le service du travail obligatoire plus connu sous le sigle S.T.O. qui n’est pas autre chose que les travaux forcés. Pour appliquer cette mesure inique le gouvernement s’appuie sur la milice, police formée à l’image de la gestapo, qui se signalera bientôt par sa cruauté et sa sauvagerie.

Le S.T.O. occasionne un choc psychologique dans la population et de nombreux hésitants commencent à se rebeller contre son application. Fuyant la milice qui opère en milieu urbain les intéressés se réfugient dans les campagnes plus tranquilles et vont former une nouvelle catégorie de français : les réfractaires.

Dès 1943, les changements survenus l’année précédente se confirment.

De Gaulle installe son gouvernement provisoire à Alger ; l’armée d’Afrique équipée par les alliés entre en campagne aux côtés des américains en Tunisie pour prendre à revers l’Africa Corps qui se replie devant les britanniques.

Partant de ses bases d’Afrique du Nord, le dispositif allié débarque en Sicile puis en Italie, au sud de Rome, avec le concours du Corps Expéditionnaire Français du général JUIN.

En Russie non seulement les allemands n’avancent plus, mais opèrent des replis stratégiques – que l’on appellera également la défense élastique – pour ne pas les désigner sous leur véritable nom ; il ne s’agit pas encore d’une déroute mais d’un recul organisé comportant des îlots de résistance comme Stalingrad, où, en février la 6e armée du Maréchal VON PAULUS, capitule après plusieurs mois de combats acharnés pour prendre la ville.

En Asie du sud-est et dans le Pacifique, les combats sont âpres et meurtriers dans les territoires occupés par le Japon et gigantesques sur mer et dans les airs, où se joue la maîtrise maritime et aérienne, indispensable pour entreprendre la reconquête.

Dans le même temps les français subissent de plus en plus la pression de l’occupant et de la milice de Vichy qui traque sans pitié les réfractaires du S.T.O.

Les réseaux qui renseignent les alliés sont très actifs. Les réfractaires de plus en plus nombreux s’organisent dans des camps sous la houlette d’anciens cadres de l’armée. Bientôt ils recevront, par parachutage, des armes individuelles et s’installeront dans des régions montagneuses, comme le plateau des GLIERES en Haute-Savoie et le Vercors, aux confins de la Drôme et de l’Isère. Pour l’heure ils s’équipent et s’entraînent, le moment d’intervenir n’est pas encore arrivé.

Vers la fin de l’année, l’un de ces camps qui constitue une unité du maquis VENTOUX, s’installe dans le petit village d’IZON à quelques kilomètres de SEDERON.

Seuls quelques initiés sont dans la confidence et les maquisards - mot qui vient d’entrer dans le vocabulaire de l’époque – sont discrets et prudents.

Tous ces événements suscitent, de plus en plus, dans l’opinion française, une prise de conscience. Hormis ses tenants idéologiques, le pouvoir est désormais rejeté par une grande partie de la population, qui n’est plus dupe de la finalité de son action.

Tous les soirs, à l’heure du dîner, comme beaucoup de possesseurs de poste de TSF, nous écoutons en silence Radio Londres, pendant que ma mère, derrière la fenêtre, surveille les abords de la maison… Malgré le brouillage des allemands, c’est le seul moyen de connaître la vérité sur les divers théâtres d’opérations, car comme le proclame l’émission « les français parlent aux français » diffusée par la BBC anglaise :

«  Radio Paris ment, radio Paris est allemand  ».

La guerre s’est rapprochée de notre village. Que nous réserve l’avenir… ?

Un fait se confirme chaque jour, l’espoir a changé de camp. Suivant la formule célèbre de Winston Churchill Premier Ministre Britannique devant la Chambre des communes au sujet de la conduite de la guerre : « Nous entrons maintenant dans le commencement de la fin ».

Nous voici maintenant en 1944. Dans l’Atlantique Nord la marine alliée est parvenue à neutraliser la menace des sous-marins allemands, les fameux U-BOAT qui ont causé tant de dégâts dans le trafic maritime entre l’Amérique et la Grande Bretagne.

Désormais, par convois entiers, hommes et matériels débarquent sur le sol Britannique pour préparer l’assaut final de la forteresse nazie.

Les préparatifs sont intenses mais demeurent secrets afin d’ouvrir un second front à l’ouest à la demande de l’Union Soviétique, pour soulager le front de l’est. En bon stratège militaire qu’il n’est pas, Hitler masse la plus grande partie de ses divisions blindées dans le Nord et le Pas-de-Calais, persuadé que le débarquement s’effectuera dans cette région, face au port anglais de Douvres. Erreur fatale de sa part qui a vraisemblablement écourté la guerre.

Chez nous cet hiver 1943-1944 est particulièrement froid. Sitôt le travail terminé on rentre vite se chauffer.

C’est dans ce contexte que le 21 février, à la nuit tombée, la Gestapo ainsi que plusieurs unités militaires, investissent SEDERON. Pour les premiers témoins cela semble invraisemblable ; pourtant la nouvelle sera confirmée par le crieur public qui diffuse le communiqué suivant :

«  Le village est placée en état de siège. Toute circulation est interdite et les contrevenants seront abattus sans sommation  ».

Pour ceux qui de près ou de loin sont en rapport avec le marquis d’IZON, c’est la panique ; certains cachent des armes et du matériel ; alors commence une nuit d’angoisse.

Le 22 février au petit matin, nouveau communiqué de la Gestapo, qui convoque à la mairie tous les hommes de 16 à 60 ans. Parqués dans la salle du rez-de-chaussée, une sentinelle interdisant toute sortie, les otages ne sont pas rassurés, lorsqu’un agent de la police allemande prend la parole : «  vous êtes coupable d’avoir prêté assistance aux terroristes d’IZON, sans les dénoncer et vous devez être punis  ».

Une telle déclaration fait monter l’angoisse d’autant que vers midi, 12 d’entre eux sont désignés et dirigés vers l’église sous bonne garde. Alors qu’ils arrivent sur le pont, une rafale de mitraillette déchire l’air et le gendarme Gamonet de la brigade de Séderon s’écroule.

Les douze hommes, sans avoir échangé une parole, savent que leur sort est scellé et regardent arriver une estafette motocycliste qui interpelle l’officier ayant commandé l’exécution. Après quelques instants celui-ci se rapproche du groupe et leur intime l’ordre de rentrer chez eux.

En début d’après-midi, après le départ des allemands, le village apprendra que le maquis d’IZON a été anéanti faisant une quarantaine de victimes. Elles seront enterrées dignement par la population dès le lendemain sur l’emplacement du cimetière national d’EYGALAYES.

Si les maquisards avaient pu s’enfuir, ce sont les otages de la mairie de Séderon qui auraient été fusillés : cruel dilemme…

En descendant le col de BARRET vers MONTBRUN, les allemands tueront encore trois jeunes gens qui firent l’erreur de s’enfuir en voyant le convoi. Parmi eux Albert Gauthier, bien connu à Séderon.

On saura plus tard que les maquisards ont perdu la vie parce que deux d’entre eux qui étaient en fait des miliciens, avaient transmis à la Gestapo les renseignements nécessaires pour les surprendre en plein sommeil.

Les Séderonnais savent maintenant à quoi ressemble la guerre, vue de près.

Le village est sorti des événements des 21 et 22 février traumatisé par l’étalage d’une telle barbarie. Une psychose s’est installée…

La population se livre à ses activités habituelles mais se replie sur elle-même et ne se confie à personne, même à des proches, dans la crainte qu’une parole imprudente le désigne à la vindicte de l’occupant.

Pendant plusieurs mois une tension extrême génère un climat délétère qui ne facilite pas la communication entre villageois.

Le temps passe et les événements se précipitent. Le 6 juin 1944 une formidable armada de 3 000 navires quitte les ports anglais et se dirige vers les côtes françaises de la Normandie, où américains, canadiens, britanniques et un contingent de la France libre débarquent en plusieurs points pour affronter le mur de l’Atlantique, dont le secteur a été confié à Rommel après l’élimination de l’Africa Corps en Tunisie.

Suivant l’expression d’un correspondant de guerre ce jour sera : «  le jour le plus long  ».

Sur terre et dans les airs une terrible bataille est engagée et durera plusieurs jours avant qu’un avantage majeur se dégage en faveur des alliés. Si Hitler refuse encore d’engager ses divisions blindées de Calais, persuadé que l’opération actuelle n’est qu’un leurre, les unités allemandes venant du midi remontent à toute allure vers la Normandie. La résistance, qui arbore désormais le sigle FFI (Forces Françaises de l’Intérieur) a reçu des directives de Londres pour gêner leur progression.

Partout en France ces événements suscitent beaucoup d’espoir et laissent supposer une fin prochaine de ce conflit. Certains déclarent le pays libéré et les groupes de résistants se montrent au grand jour. N’était-ce pas prématuré ?

Une division SS s’illustre à nouveau en anéantissant toute la population – plusieurs centaines de civils – d’ORADOUR-sur-GLANE, village du Limousin devenu martyr.

Dans cet état d’esprit le Vercors qui compte 3 500 résistants, s’organise en territoire libéré, mais avec 10 000 hommes les allemands encerclent le plateau et donnent l’assaut le 19 juillet tandis que 500 SS atterrissent en planeurs ; avec 600 tués parmi les combattants et la population la répression sera terrible.

A SEDERON libéré le 6 juin

, alors que les combats se déroulent à plusieurs centaines de kilomètres, la crainte des représailles promises par la Gestapo le 22 février a fait ressurgir l’angoisse. Une parade est mise en œuvre en sabotant les routes au col de l’Homme Mort et de Négron avec le concours de la population, mais c’est par la voie des airs qu’elles se concrétiseront. Le 10 août, 3 bombardiers arborant la croix noire du Reich viendront semer la mort et la terreur ; six habitants et un résistant y perdent la vie, sans compter les blessés dont plusieurs gravement atteints.

Après ce bombardement, la population profondément choquée se réfugie dans les fermes et villages alentour.

Ce n’est que quelques jours plus tard que Radio Londres annonce le débarquement franco-américain le 15 août sur les côtes de Provence entre Toulon et Saint-Raphaël ; mais les gens sont devenus sceptiques et il faudra voir apparaître le 20 août la première jeep américaine accompagnée de 2 blindés de reconnaissance pour y croire vraiment.

Accueilli avec joie, ce détachement ne fera que passer mais un peu plus tard c’est une unité américaine qui s’installe à l’école durant plusieurs jours.

À ce moment-là les Séderonnais se sont sentis vraiment libérés…

Contrairement à ce qui s’est passé en Normandie les opérations militaires de Provence sont menées tambour battant et les armées ennemies sont rapidement dépassées et contraintes à la reddition. Toutes les grandes villes du sud-est tombent et dans la vallée du Rhône près de Montélimar la 19e armée allemande qui tentait de fuir vers le nord est détruite par l’aviation américaine.

La guerre n’est pas encore terminée et il y aura encore de vives réactions dans les Ardennes avant que l’occupant soit bouté hors de nos frontières. Après un hiver rude sur tous les plans quelques semaines suffiront pour obtenir une victoire totale et le retour des prisonniers après cinq ans de captivité.

Une tâche immense reste à accomplir pour faire disparaître le champ des ruines occasionnées par la guerre, de même les restrictions alimentaires ne seront pas levées avant plusieurs années.

Le cauchemar est bien terminé et les français un peu hébétés ne se rendent pas encore compte qu’une ère nouvelle vient de s’ouvrir modifiant profondément nos modes, styles et cadres de vie influencés par le WAY OF LIFE des américains. Désormais un fossé s’est creusé entre l’avant et l’après-guerre.

Conséquence de cet état de choses, Séderon continuera à se dépeupler inexorablement.

Début 1945

, à mon tour, je quitte mon village natal pour ne plus jamais y revenir en qualité de résident permanent. Ainsi le Séderon où j’ai vécu et que je me proposais de conter n’a duré que dix-sept ans ce qui est peu par rapport à l’histoire de l’humanité. Période bien courte certes mais dans laquelle la densité et l’intensité des événements qui s’y produisirent ont interpellé ceux de ma génération comme des adultes, alors qu’ils étaient encore des adolescents.

Dans les pages qui précèdent, loin de moi la pensée d’avoir voulu faire œuvre d’historien, les événements qui y figurent étant connus de tous depuis fort longtemps. Le but poursuivi – sans doute imparfaitement traduit – était de situer notre village dans le contexte de l’entre deux guerres et d’une conflagration planétaire où le fétu de paille qu’il représentait a néanmoins été le théâtre de drames d’une violence inouïe.

Aucun manuel d’histoire ne mentionnera jamais la tuerie du 22 février et le bombardement du 10 août 1944. De tous les témoins de ces évènements, dans la période des années trente et quarante, seule notre génération, elle même en voie d’extinction subsiste encore ; aussi m’a-t-il semblé utile avant qu’elle ne disparaisse à son tour, de laisser une trace de ces faits qui localement ont eu un si grand retentissement en les juxtaposant à ce qui, dans le même temps, se passait en France occupée et sur les grands théâtres d’opérations militaires mondiaux.

Si l’un de nos lointains descendants souhaite dans plusieurs décennies obtenir des précisions sur la deuxième guerre mondiale il n’aura que l’embarras du choix ; les excellents ouvrages sur le sujet sont légion. Mais qu’il pousse la curiosité jusqu’à vouloir connaître ce qui s’est produit dans le petit village de ses ancêtres dont on parle dans la famille de génération en génération, seules les archives départementales et la Bibliothèques Nationale lui permettront de parvenir à ses fins.

Le temps passe, la Méouge continue de couler sous le pont de l’église ; quand bien même aurait-il quitté son village pour diverses raisons, le Séderonnais « de souche » et parfois même d’adoption, n’oublie pas le terroir natal ou d’accueil. Il revient régulièrement dans ce lieu où tout lui rappelle ses racines, rencontre des camarades d’enfance, se recueille sur le tombeau familial où dorment ses ascendants et respire le bon air pas encore trop pollué qui a fait la renommée du village.

Mais que se passera-t-il lorsque dans l’avenir les jeunes générations ne reconnaîtront plus les héros fatigués de la Tirasse et des andrônes de la Bourgade ? Ils seront alors ravalés au rang de touristes, dont la vertu cardinale est de conforter une économie locale qui subsiste malgré une lente mais persistante dépopulation, due à l’absence de débouchés.

Alors il ne leur restera plus qu’à se réfugier dans l’univers délicieusement poétique du :

« il était une fois »

En rêvant aux coquecigrues qui peuplèrent leurs jeunes années et parfois aussi leur vie d’adulte.

Guy BERNARD
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