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L’Essaillon
« Entre la Tourre et lou Crapoun,
Ia moun païs, qu’ei Sederoun »
Alfred Bonnefoy-Debaïs

Etudier, préserver et faire connaître le Patrimoine Historique, Naturel et Culturel de Séderon et de sa Région

Lou Trepoun 20
Le Jousé Estamaïre
Article mis en ligne le 28 septembre 2013
dernière modification le 13 décembre 2014

par CHARROL Jean-François

« A repasser couteaux, ciseaux, rasoirs ! On raccommode les parapluies ! » A divers moments de l’année retentissait dans les rues de SEDERON cette mélopée un peu triste avec une note haute, et un temps fort sur le O très ouvert de la syllabe mo. Cet air bien connu des ménagères et des enfants annonçait un curieux personnage, travailleur ambulant, à la fois rémouleur et rétameur, qui venait séjourner et exercer ses métiers pendant quelques jours dans notre village, généralement au début du printemps dans les années trente.

En dépit des apparences et de son état nomade, étrange pour nous, solides villageois bien ancrés dans les certitudes de notre environnement familier, cet homme n’était pas un vagabond, un de ces pauvres hères qu’on désignait sous le nom de « trimards » errant dans les campagnes à la recherche d’une aumône parfois en échange d’un menu travail. La fonction d’aiguisage étant pour lui secondaire, on l’appelait « l’estamaïre » (du provençal estamaire, au sens d’étameur ou de rétameur) et plus précisément « Le Joseph Estamaïre », ou tout simplement Jòusè (son prénom dans la langue de Mistral). Certains, avec quelque ironie méchante disaient « lou poutié » en jouant sur la polysémie de ce terme qui désigne, dans l’idiome régional, aussi bien l’artisan potier ou étameur, que l’ouvrier maladroit qui gâche le travail.

C’était un individu étonnant, avec ses yeux gris bleu au regard vague, sa moustache grise et blanche, jaunie près de la bouche, sans doute par la nicotine, et très fournie ; elle semblait parfois gêner une respiration longuement contenue par l’attention lorsque, un bout de cigarette mal roulée aux lèvres, il s’appliquait à une tâche précise. De taille assez imposante, vêtu de velours côtelé marron plus ou moins râpé par endroits, avec son pantalon aux jambes légèrement bouffantes et resserré vers les chevilles, il déambulait dans les rues du village à certaines heures de la journée. Le matin, chantant son refrain, il appelait la clientèle. A d’autres moments, il livrait les objets remis en état. Le soir, on voyait quelquefois ce grand corps à l’allure dégingandée surmonté d’un chapeau de feutre noir délavé, zigzaguer en titubant d’un trottoir de la rue à l’autre, car il lui arrivait d’abuser du « litre » qu’il gardait près de lui sur son lieu de travail, ou du vin rouge des cafés. Lorsqu’il estimait avoir bien travaillé, il trouvait là son divertissement et peut-être un refuge ultime.

En arrivant sur la place du village, il avait installé son matériel. Les meules, montées sur roues formaient comme un chariot poussé ou traîné à l’aide d’une bretelle de cuir (« la bricole » tenue par la compagne de l’aiguiseur Fernandel dans le film REGAIN). En position de travail, elles étaient entraînées par un système de courroies actionnées par une pédale. Pour les travaux d’étamage il disposait essentiellement d’une sorte de poêle à frire à long manche, instrument légendaire chez les rétameurs qu’évoque justement un proverbe provençal : « Foundu coumo l’estam dins la sartan d’un estamaïre ». (Fondu comme l’étain dans la poêle d’un rétameur). L’outillage de notre homme comportait aussi un paquet d’une sorte de filasse qui ressemblait fort à de l’ouate, et une bouteille jaunie renfermant un liquide qu’il désignait par un mot mystérieux pour les enfants que nous étions...

« C’est de l’esprit de sel !... » nous disait-il d’un air entendu, fier d’une connaissance qui paraissait le hausser au-dessus du vulgaire... Plus tard, lorsque, en cours de chimie, j’ai retrouvé l’acide chlorhydrique, le souvenir des manipulations de notre « estamaïre » s’est éclairé dans ma mémoire.

Si l’aiguisage n’avait rien d’extraordinaire pour nous puisqu’il était semblable au travail pratiqué dans les rues du village par chaque cultivateur avant la fenaison ou la moisson marquées par un réaffutage préalable des lames des « machines » (faucheuses mécaniques), l’étamage, en revanche constituait une vraie curiosité. « Le Joseph » prenait en main les couverts confiés par les ménagères ; il en nettoyait la surface avec un tampon d’ouate imbibé « d’esprit de sel ». Cette action décapante de l’acide préparait une bonne adhérence de l’étamage. Aussitôt, dans la poêle posée sur un peu de charbon de bois réactivé à l’aide du soufflet, Jòusè disposait des morceaux d’étain qui fondaient rapidement, donnant un liquide scintillant mais terni par endroits où apparaissaient des traces noirâtres bouillonnantes dues sans doute aux restes d’esprit de sel et à la présence de diverses impuretés. Cuillères et fourchettes grises, étaient plongées avec une pince dans cette brillance mouvante. Retirées, elles étaient vivement essuyées au moyen d’un morceau d’étoupe afin d’éliminer l’excès de métal fondu et d’uniformiser la couche étincelante qui leur rendait l’aspect du neuf... Une vraie magie !

Le feu, le métal, l’esprit (de sel), l’étrangeté de cet homme au chapeau noir, tous les ingrédients étaient réunis pour ressusciter dans nos jeunes consciences l’image de l’alchimiste que Monsieur DELHOMME, notre instituteur, avait évoquée au cours de leçons d’histoire du Moyen-Age...

Pendant cette période de la décennie trente, celle de mon enfance, la plupart des familles utilisaient (avant la banalisation de l’aluminium) des couverts et ustensiles de cuisine en fer étamé pour la vie des jours ordinaires. Leur surface s’oxydait assez rapidement et devenait grisâtre. D’où la nécessité d’une rénovation périodique qui constituait l’essentiel de l’activité du Jòusè. Je me demande encore comment cet homme assez fruste qui exerçait son art dans plusieurs communes pouvait reconnaître, une fois rénovés, les objets qui lui avaient été confiés et les rendre sans erreur à leurs propriétaires respectifs. Peut-être travaillait-il par lots, une séance par famille ? Sans doute y avait-il parfois quelques contestations de ménagères sourcilleuses quant à leur propriété ... Mais le différend était rapidement réglé. On était très généralement satisfait de l’œuvre accomplie par l’estamaïre et de l’animation qu’il procurait au village pendant quelques jours.

Du raccommodage des parapluies, occasionnel, je n’ai gardé que des souvenirs confus. C’était encore l’époque des grands parapluies de toile bleue, à l’armature de bois. La réparation concernait essentiellement la fixation des baleines ou leur remplacement... Activité très accessoire pour notre homme et, au demeurant, peu spectaculaire.

A notre époque de production et de consommation « de masse », ce type de petit métier très individualisé, très spécifique dans sa pratique nomade adaptée à un territoire d’exercice particulier, peut prêter à sourire en termes d’efficacité productive et de rentabilité financière, critères dominants de la société actuelle... Reste, dans nos mémoires, l’homme, à mi-chemin entre le S.D.F. et l’artisan d’aujourd’hui.

Joseph, selon les saisons, dormait sur ses hardes, au milieu de son installation sur les places des bourgs, ou dans des abris offerts par des habitants compatissants ; parfois même il passait la nuit, bien malgré lui, dans la cellule de la gendarmerie, emmené par les hommes en uniforme chargés de l’application de la loi sur la « répression de l’ivresse publique ». Des anciens du village d’EYGALAYES m’ont confirmé qu’il disposait, dans cette agglomération, d’un pied à terre ; un propriétaire du lieu lui avait accordé l’usage d’une remise où notre homme pouvait loger et entreposer son matériel. C’est d’ailleurs dans cette commune que se termina sa vie. Je ne saurais dire à quel âge, l’ayant toujours considéré comme « un vieux ». Occupé à fabriquer du charbon de bois sur la montagne d’HOZERON, avec un compagnon occasionnel de travail (et sans doute de libations) il périt – m’a-t-on assuré – dans l’incendie accidentel de la cabane où ils s’abritaient. Ainsi finit Lou Jòusè, autrement dit Joseph BICO, immigré italien. Cette mort tragique, par le feu, d’un ouvrier du feu, ajoute pour moi au mystère de l’homme solitaire, sur l’axe de sa subjectivité qui pourrait nous renvoyer aux analyses de Gaston BACHELARD dans sa « Psychanalyse du feu ». Prétentieux me direz-vous, au regard d’un simple destin « d’estamaïre » ?... – Voire !... –

J.-F. CHARROL
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