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L’Essaillon
« Entre la Tourre et lou Crapoun,
Ia moun païs, qu’ei Sederoun »
Alfred Bonnefoy-Debaïs

Etudier, préserver et faire connaître le Patrimoine Historique, Naturel et Culturel de Séderon et de sa Région

Lou Trepoun 30
Du bal des camisards, à « la viole », et au bal musette
Memoire du pays
Article mis en ligne le 3 octobre 2013
dernière modification le 13 décembre 2014

par CHARROL Jean-François

Le besoin de réjouissances, de divertissement, ponctuant les semaines de labeur était ressenti, pendant les années trente à Séderon, comme dans toute la région. Les occasions de se retrouver, pour vaincre l’isolement de la vie rurale étaient assez nombreuses et relativement organisées. On oubliait alors la dureté du travail et l’âpreté des conditions d’existence, entre le ciel des caprices de la météorologie – ou du rêve… et la terre de la réalité. Et cela plus particulièrement pour les jeunes. Ayant déjà brièvement évoqué les fêtes votives à propos « d’un ouvrier agricole atypique », je voudrais faire état de ressouvenirs touchant au même ordre d’idées et plus particulièrement les bals.

LE BAL DES CAMISARDS

Souvenir un peu brumeux du début des années trente (j’avais cinq ou six ans) et resté pour moi très mystérieux quant à sa signification. Je revois la salle municipale Jean Jaurès, un soir, pleine d’une foule frénétique ; des hommes s’agitent, sautillent. Parmi eux Léon Michel (commis à la boucherie Moutin dont il deviendra le patron après son mariage avec Marguerite). Chacun avait revêtu par dessus ses habits ordinaires une chemise blanche. Devant la porte se trouvaient d’autres personnages dans la même tenue. Aucun souvenir de présences féminines à ce bal particulier, si ce n’est les curieuses agglutinées sur le trottoir. Martial Beauchamp, Marguerite Girard, questionnés directement ou indirectement, confirment, à peu de chose près, ma vision de l’évènement. Ils citent comme participants, entre autres, Daniel Arvieux (cordonnier, marchand de chaussures, sur la « planette » : place R. Lacroze), Dominique Gianoglio (entrepreneur de maçonnerie à Rivaine), Elie Constantin (plombier et quincailler), Louis Jouve (ouvrier-maçon), Arthur Moullet (propriétaire du café du commerce et du dépôt de journaux), peut-être Louis Reymond (bourrelier). Aucun dénominateur commun a priori entre ces fêtards si ce n’est leur présence à cette dynamique rencontre...

Martial Beauchamp ajoute que tous participaient gaiement à un bruyant défilé dans les rues du village. Selon Marguerite Girard, cette fête se déroulait à l’époque du Carnaval (présence d’hommes masqués). Pour Martial Beauchamp la plupart des joyeux drilles étaient des anciens combattants de la guerre de 1914-1918. Il semble bien, au dire de ces témoins, que cette fête des camisards n’ait été célébrée que deux ou trois fois et soit tombée en désuétude (nous évoquerons ultérieurement le Carnaval à Séderon). Pour ma part, j’ai souvenance d’une seule manifestation de ce type qui me laisse perplexe : D’où venait cette joviale pratique associée au terme de camisards ?

On sait que dans l’Histoire, ce nom de Camisards a été attribué aux Protestants (Calvinistes) des Cévennes révoltés après la révocation de l’Edit de Nantes et pourchassés par les armées de Louis XIV. Ils étaient ainsi nommés parce qu’ils auraient porté une chemise blanche par-dessus leurs vêtements ordinaires afin de se reconnaître entre eux lors des attaques de nuit. On connaît, certes, au village, les restes de ce qu’on appelait pendant mon enfance le « cimetière protestant » situé au quartier St Charles sous une grosse roche, entre La Tour et Beauregard. A. Lacroix, Archiviste départemental, a noté dans un ouvrage [1] bien connu à l’article SEDERON : « ... Les archives communales [...] révèlent en 1612 l’existence [...] d’un cimetière pour les Réformés ». Rien de plus à ce sujet. Aucune trace, à l’époque moderne, d’un culte de cette obédience à Séderon ou dans les villages environnants. Faut-il alors croire qu’il s’agissait, comme peut le laisser penser la remarque de Martial Beauchamp, d’une manifestation à l’initiative des anciens combattants de la « Grande Guerre » heureux d’évacuer ainsi les souffrances subies et intériorisées pendant ces années terribles. S’agissait-il, ainsi que l’estime Marguerite Girard, d’une forme de Carnaval ? Les deux hypothèses ne sont pas incompatibles. Mais pourquoi ce nom et cette tenue de « Camisards ». Bien des conjectures peuvent être avancées... Laissons chercher les amateurs... Et revenons à une forme plus traditionnelle des bals dans notre chef lieu de canton.

LA « VIOLE » DU CAFE ESTELLON

En ce temps là, le « café » venait de s’installer à la place de l’entrepôt de légumes de Sylvain Girard qui s’était établi dans une remise proche de la Mairie. La petite salle du café, contiguë au nouveau local aménagé en bar, se trouva ainsi libérée et transformée en salle de bal. Dans l’angle de la pièce à gauche de l’entrée trônait « la viole » [2]. C’était en réalité une sorte de gros piano mécanique, meuble de bois verni aux dimensions comparables à celles de son homonyme dit piano droit, mais qui renfermait en son sein un mécanisme automatique simple et robuste. Cette machine pouvait jouer, à la demande, un certain nombre de musiques de danses que l’on sélectionnait à partir d’une commande manuelle tournant sur un cadran qui portait les indications : « One-step, java, valse, fox-trot, etc… »

Pour mettre l’appareil en route, il fallait introduire une pièce de monnaie bien déterminée (de bronze, me semble-t-il) et choisir la danse voulue. Chacune de ces dernières correspondait à une musique invariable. Les jeunes gens ne se faisaient pas prier pour glisser la monnaie dans la fente prévue. Ce geste permettait de choisir la danse. De temps en temps, Gabriel Estellon, le propriétaire, gravement, avec la solennité d’un grand prêtre, venait remonter avec une petite manivelle le mécanisme mû par un puissant ressort. D’autres fois, toujours aussi cérémonieux, il ouvrait lentement l’appareil ; on pouvait alors apercevoir l’origine mystérieuse de la production musicale : une structure composée de cylindres, de petits marteaux frappant des cordes tendues, et la glissière par où descendaient les pièces jusqu’à la boîte où elles tombaient. Le patron vidait ce récipient, refermait soigneusement le piano et le bal pouvait repartir. La salle était de dimensions modestes ; un certain nombre de jeunes ou de curieux, parfois, ne pouvaient entrer. Ils restaient alors sur le pas de la porte, sur le trottoir, ou empiétaient sur la chaussée peu fréquentée à l’époque par les véhicules.

Parenthèse anecdotique à ce propos : il advint un jour que le tuyau de descente des eaux de pluie de la maison Julien (cultivateur et charretier) située en face, du côté opposé de la rue, se trouva parcouru par un courant électrique, sans doute en raison d’un contact anormal ; les installations étaient alors assez rudimentaires [3] ; Henri Julien, le fils, qui avait repéré le phénomène, songea à l’utiliser pour taquiner les jeunes gens, surtout les filles qui venaient en curieuses ou en cavalières éventuelles, regarder le bal. Il s’appuyait d’une main sur le tuyau électrisé et demandait à quelques garçons de constituer une chaîne par mains et bras reliés. Le dernier de cette farandole improvisée cherchait à attirer une fille, à l’amener à se rattacher à la chaîne et lui faire éprouver ainsi une petite décharge électrique que le courant, passant au travers des corps liés entre eux provoquait, au premier contact. Les victimes poussaient les hauts cris, avant même d’être touchées pour le plus grand plaisir de leurs poursuivants.

Le bal était ouvert le dimanche après-midi jusqu’au soir, à une heure assez avancée. Les habitués venaient du village ou des communes proches. On pouvait y voir, parmi bien d’autres, Madeleine Ollivier, Odette Girard, Paulette Ludger, Maria, fiancée et future épouse de Mr Delhomme puis, plus tard, Raymonde Payan, Marguerite Girard, Elise Jullien..., leurs cavaliers, notamment Félix Grimaud, Henri Espieu, Louis Espieu, Louis Girard (de la Grandchane) Louis Bernard (fils du notaire), puis des nouveaux au fil du temps...

Certains jours la « danse du balai » procurait un divertissement supplémentaire : un cavalier qui se trouvait en surnombre, sans partenaire, s’armait d’un balai emprunté à Rose Estellon et après avoir laissé se dérouler une bonne partie du morceau de musique, à l’improviste frappait trois coups au sol avec le manche. Les couples devaient alors obligatoirement se séparer, on changeait de cavalière ; des couples se reformaient ; le danseur isolé avait rapidement lâché son balai pour vite trouver une compagne ; un autre se trouvait forcément seul, prenait en main le balai et le processus recommençait. Nous, les enfants, spectateurs, étions parfois un peu dépités de voir notre maître Mr Delhomme voué au rôle du « surnuméraire », dont il se tirait fort bien d’ailleurs... Mais après quelques années de gloire, « la viole », avec son programme intangible, ses possibilités de choix limitées se trouva en décalage par rapport aux airs que popularisaient de nouvelles techniques, le phonographe et les disques 78 tours, puis le pick-up, à l’époque où le développement de la radio apportait dans de nombreux foyers les chansons à la mode.

LE BAL MUSETTE

C’est ainsi que Gabriel Estellon fut amené à installer dans le coin de la salle proche de la cuisine un phono, puis un tourne-disque, sur une petite table où s’empilaient les pochettes de « soixante-dix-huit tours ». Il surveillait, toujours avec la même gravité, le fonctionnement de l’appareil, veillant à ce qu’un valseur, emporté par l’élan, ne vienne le bousculer intempestivement.

Les habitués, comme Louis Espieu, ne se privaient pas de chahuter en essayant d’entraîner dans la danse Madame Estellon qui résistait. Les curieux, tels mes camarades et moi-même, écoutaient et mémorisaient les airs sur lesquels les couples évoluaient : on connut alors : « J’ai ma combine / Jamais dans la vie rien ne me turlupine ! », et le célèbre « Ça vaut mieux que d’attraper la scarlatine / Ça vaut mieux que d’avaler d’la mort aux rats !... » ; « quand on a un’ bel’-mère ! ». Il y eut aussi les chansons à la gloire de la marine, telle « La valse des cols bleus » : « C’est la valse des cols bleus qui nous rend le cœur joyeux : Dans le roulis, le tangage / Quand la tempête fait rage... ». Louis Espieu et Paulette sa future épouse tournoyaient à plaisir au son de cette musique, tandis que Madeleine Ollivier valsait fièrement dans les bras de son marin de fiancé (Félix Grimaud accomplissait son service militaire dans la marine).

Ce fut aussi la joyeuse époque des chansons « marseillaises » comme « La valse marseillaise » : « C’est la valse marseillaise qui vous met le cœur à l’aise / Un deux trois comm’ça / A petits pas » ; toutes celles qui furent tirées des opérettes de Vincent Scotto, chantées par Alibert : « Un petit cabanon », « Les Pescadous, ouh ! ouh !... », « J’ai rêvé d’une fleur », « Le plus beau de tous les tangos du monde » qui fut repris par Tino Rossi dont les nombreux succès se répandaient rapidement. Ces musiques populaires, aux paroles et aux mélodies simples étaient pour la plupart très dansantes. Les chansons de Charles Trenet, plus poétiques étaient sur toutes les lèvres, telles « Je chante » et « Boum ! » mais peu dansées en raison de leur rythme plus difficile. De même les interprétations de Maurice Chevalier. Cette liste est loin d’être exhaustive. Après 1936, on entendit beaucoup la célèbre « Tout va très bien, Madame la Marquise » qui se propagea comme un hommage [4] au « Front Populaire » bien qu’elle ait été composée en 1935. D’autres danses étaient apparues, d’origine espagnole ou cubaine, le paso doble, la rumba, cette dernière très appréciée par les jeunes filles, notamment Simone Roman. Entre-temps, le bal de chez Estellon avait perdu son privilège d’exclusivité : un autre était apparu au quartier de Rivaine, à l’hôtel-café-restaurant Gianoglio, qui venait d’être construit ; ce bal de « Chez Dominique » était ouvert également le dimanche après-midi et en soirée dans une salle à manger qui se vidait pour la circonstance du mobilier de restaurant et où étaient installés des appareils robustes et puissants (pick-up) diffusant dans de bonnes conditions les musiques et chansons de danses dans la salle et sur la terrasse du bar. L’ouverture de l’hôtel-café-restaurant du Cours par Dominique et Célina Gianoglio coïncida à peu près avec les premiers gros travaux d’élargissement de la route du col de la Pigière. L’Entreprise PELLENC (des Hautes-Alpes) chargée du chantier y logea la plus grande partie de son personnel lequel apporta ainsi une animation supplémentaire à Rivaine.

Le bal de « Chez Dominique » et celui de « Chez Estellon » coexistèrent pendant longtemps. Chacun avait vraisemblablement son petit noyau de fidèles. « Chez Dominique », on trouvait forcément les fils de la maison André et Lucien (qui fut un danseur précoce), la jeune serveuse Amélie, dite « Mélie », tous trois parfaitement à même de mettre de l’entrain si besoin était. La jeunesse des environs (Vers, Mévouillon, Les Omergues...) venait plus volontiers à Rivaine, me semble-t-il, (attrait du nouveau ou sympathie entre « banlieues »). Celle du village, peut-être par habitude ou pour des raisons de voisinage, fréquentait plus assidûment la maison Estellon. Cependant, aucun clivage ne s’était installé chez les amateurs de danse. Chaque dimanche après-midi, par beau temps, on pouvait voir des groupes, jeunes filles bras-dessus bras-dessous, garçons discutant et chahutant autour, se promener joyeusement entre les deux salles et se décider pour l’une ou pour l’autre en fonction de l’humeur ou des connivences du moment. Cependant, contrairement aux déclarations chantées du valet de « Madame la Marquise » tout n’alla plus très bien. Les évènements des années 38 et 39 en Europe et en France amenèrent la guerre ; le gouvernement de Vichy puis l’occupation allemande imposèrent l’interdiction des bals. Même si de petits groupes de jeunes parvinrent à organiser ça et là (Mévouillon, Vers) quelques soirées dansantes clandestines, la peur de la répression conduisit à la fermeture des bals pour la durée de « l’Occupation ». On entendait alors sur Radio-Paris, la chanson « Lily Marlène », mélancolique sur fond de couvre-feu et de bruit de bottes martelant les pavés.

J.F. CHARROL
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