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L’Essaillon
« Entre la Tourre et lou Crapoun,
Ia moun païs, qu’ei Sederoun »
Alfred Bonnefoy-Debaïs

Etudier, préserver et faire connaître le Patrimoine Historique, Naturel et Culturel de Séderon et de sa Région

Un cantoun prouvençau (un coin provençal)
Article mis en ligne le 13 décembre 2018
dernière modification le 28 juillet 2018

par POGGIO André

« Je me suis procuré… quelques échantillons en vers et en prose du patois usité par le peuple dans cet arrondissement ; j’ai taché d’en avoir de chaque canton, de manière que vous en receviez de plusieurs sortes : les uns de Nyons, les autres du Buis et de Séderon ». Ainsi s’exprimait le Sous-Préfet de Nyons au début d’une lettre adressée au Préfet de Valence, en réponse à une enquête nationale destinée à recenser les langues vulgaires…

La lettre se termine par : « Je désire, Monsieur le Préfet, que ces renseignements remplissent votre objet et qu’ils vous donnent une idée d’un dialecte qui, comme vous avez souvent pû (sic) le remarquer, ne laisse pas d’avoir ses beautés ».

Elle a été écrite le 26 juin 1808. Nous étions sous le Premier Empire.

Un « patois utilisé par le peuple » ou « dialecte », lorsqu’on traduit le jargon administratif, ça s’appelle souvent une langue – mais une « lengo mespresado » ainsi que le disait Mistral. Le mépris est toujours d’actualité. Aujourd’hui encore la France, qui a pourtant ratifié la charte européenne des langues régionales, refuse de l’appliquer sur son territoire.

Contentons-nous de constater que la lengo nostro fait partie de notre histoire et de notre culture, qu’elle a des beautés : ce sont les organes de l’Etat qui le disaient il y a déjà deux siècles. Alors ma foi, pourquoi ne pas lui faire une petite place dans le Trepoun ?

Voilà le but de ce coin provençal. Cantoun Prouvençau ou Gavot ? J’ai hésité sur le qualificatif. Mais Séderon fait historiquement partie de la Provence, dont la limite administrative actuelle est si proche de nous. Et la bannière « Drôme provençale » n’y flotte-t-elle pas ?

Les Lutteurs

– Après Injalbert, quelques mots sur un autre grand sculpteur de la fin du 19e, Félix Charpentier. Notre félibre Bonnefoy-Debaïs décrivait de magnifique façon, dans son Vot de Sederoun, le combat des lutteurs s’affrontant sur le pré. Charpentier nous en donne une illustration avec une statue célèbre que l’on peut voir sur la place de l’Hôtel de Ville, à Bollène.

« Nus e gaiard coume un luchaire »

(F. Mistral – Miréio, cant III)

« A la maniero prouvençalo, Te lou bandis darrié l’espalo »

(Miréio, cant V)

« Ai ! l’un di dous ome vèn d’auboura l’autre… lou plego e l’estendo au sòu, sis dous espaulo toucant l’erbo dòu prat »

(A. Bonnefoy-Debaïs – Lou Vot de Sederoun)

« Félix, se fasiès li luchaire ? ». C’est par cette phrase que le père de Charpentier, lui-même ancien lutteur, aurait convaincu son fils de rendre hommage à la lutte, jeu encore très pratiqué en Provence à l’époque.

La statue eut un énorme succès lors de son exposition à Paris en 1893. Voici comment le journal L’Aiòli en rendit compte : « Medaio d’ounour – Es Charpentier, mai de Bouleno, mai un coumtadin, qu’a davera lou rampau ! »

Les Lutteurs, un groupe en marbre, soun de touto bèuta ! cisèu plen de nèr, moudelage di mèmbre em’ un art que toco à l’art de noste Puget. Obro maïstralo, d’uno amplour e d’uno audaci meravihouso ! Fau vèire aquèu mabre pèr n’en saupre l’ardidesso e la valour artistico ! – Prouvenço, podes èstre fièro de tis enfant ! Charpentier, à tu lou le e lis aplaudimen de tòuti ! [Médaille d’honneur – C’est Charpentier, encore un de Bollène, encore un comtadin, qui a décroché les lauriers ! – Les Lutteurs, un groupe en marbre, sont de toute beauté ! Ciseau plein de nerf, modelage des membres avec un art qui touche à l’art de notre Puget. OEuvre magistrale, d’une ampleur et d’une audace merveilleuse ! Il faut voir ce marbre pour en connaître la hardiesse et la valeur artistique ! Provence, tu peux être fière de tes enfants ! Charpentier, à toi le premier prix et les applaudissements de tous !] ».

Mes photos n’arrivent pas à montrer à la fois l’enchevêtrement des combattants et l’ampleur du groupe. Il faut être sur place, faire le tour, lentement. C’est impressionnant.

La statue fut exposée au Louvre, reçut une médaille d’or à l’Exposition Universelle de Paris en 1900. Finalement l’Etat la donna en 1905 à la ville natale du sculpteur, Bollène. C’est le Président de la République d’alors, Emile Loubet (drômois de Montélimar), qui inaugura.

Le Mémi de Taufagna

– enquête auprès d’Yvette BRUNEL-NEGRO
C’est bien à Tauphagne qu’il fallait aller chercher le Mémi. La famille Gilly y menait l’exploitation agricole au tournant XIXe-XXe siècle. Ils étaient deux frères, tous deux nés à Vers (St Côme) et décédés à Tauphagne :

Pierre Joseph (1831-1910) et Pierre Casimir (1838-1912). Pierre Joseph eut un fils : Ephrem Barthélémy (1873-1929). Pierre Casimir eut aussi un fils : Joseph Casimir (1869-1952) né et mort à Mévouillon

Ça fait donc trois personnes de la famille qui ont pu être « diminuées » en Mimi ou Mémi : deux Casimir et un Barthélémy ! Les trois sont vivants en 1898, date à laquelle les textes sont publiés par Lou Cacho-Fiò. Alors, qui en est l’auteur ?

En l’absence de certitudes, il faut faire des suppositions : Casimir fils a 29 ans, son cousin Barthélémy 25 ans. Casimir père, lui, a 60 ans ! Les travaux de force ne sont plus pour lui. Alors, tout en surveillant le petit troupeau, il a enfin le temps d’écrire les petites histoires et les poèmes qui lui trottaient dans la tête depuis longtemps…

Yvette Négro se souvient d’un Mimi qui, au début des années 40, la faisait voyager dans sa jardinière. C’était le dimanche, quand il attelait pour aller de Villefranche à Séderon où il assistait à la messe. Arthur Biaggi et sa sœur jumelle profitaient souvent eux aussi du transport.

La Rimo

– courte galéjade publiée le 14 septembre 1974 dans Peuple Libre, hebdomadaire de Valence. Je vous la sers sans traduction, elle ne me semble pas nécessaire.

Lou Pastras était le pseudonyme sous lequel l’abbé Victor Morel signait de courtes histoires en provençal. L’abbé Morel était natif du Buis, mais surtout fut curé de Mévouillon de 1947 à 1963. Un curé bâtisseur puisque c’est lui qui, en 1950-51, fit construire la chapelle Ste Bernadette à La Farette, au bord de la route et face à l’école. Elle était destinée à remplacer l’ancienne église qui venait de s’effondrer. Voici l’appel qu’il lança dans Peuple Libre :

Mévouillon

« Mon église s’est écroulée ! le vieillissement, le vent, la pluie l’ont envoyée au sol. Maintenant la toiture est crevée et les murs vacillent.

Nous voulons en construire une autre qui sera placée bien au milieu entre les gens du Col et ceux de la Farette, sur la route du Buis à Séderon. La vieille église était un peu trop loin, et il fallait mouiller la chemise pour y arriver.

Mais pour bâtir nous ne sommes pas assez riches. Les tommes et les fromageons ne se vendent guère. Et nous nous sommes déjà ruinés pour rafistoler l’Eglise de La Rochette, la toiture de l’église de Gresse, les fenêtres de celle de Pelleret et la sacristie d’Aulan qui elles aussi s’effondraient.

Nous avons demandé au Gouvernement de nous aider. Plus d’une fois je suis allé faire sonner la clochette du Préfet et aussi celle du Ministre de l’Intérieur. Allez donc savoir, ce sont des gens qui ont beaucoup de travail et ne répondent pas immédiatement. Il nous faut compter plus sur les gens de la contrée que sur le Gouvernement qui n’est peut-être pas très donneur.

Monseigneur l’Évêque a rapidement fait une lettre qui a été publiée dans ce journal. Il disait qu’il était nécessaire de nous aider, et que les riches donneraient beaucoup et les pauvres ce qu’ils pourraient.

Maintenant nous allons commencer la bâtisse mais il nous manque beaucoup de sous. Nous avons besoin qu’on nous en envoie. Voici mon numéro de Chèques Postaux…

Merci à tous ceux qui nous en enverrons. Et que le Bon Dieu les bénissent.

Abbé Victor MOREL Curé de Mévouillon »

L’abbé Morel était un personnage hors du commun, et ceux qui l’ont connu témoignent d’un homme « disert et loquace sans ostentation, gouailleur avec réserve, un rien flagorneur ». Il était aussi gourmand, on « l’invitait » souvent. En veston et béret basque, il souriait toujours, son sourire était communicatif. Il émaillait ses conversations comme ses homélies de nombreux termes de langue provençale… adaptés. Il plaisait, son prénom devenait alors rapidement son nom, c’était « Victor » ou mieux « le Victor ». [Georges Favarel – Le Buis j’aime n°74]

Il a écrit plusieurs dizaines de petites galéjades dans la veine de La Rimo. Alors, si ce cantoun Prouvençau perdure, l’abbé Morel y aura souvent une place.

Un proverbe :

Quouro li nèblo fan pan
Se noun plòu vuei, ploura deman
(quand les nuages ont la forme de pains, s’il ne pleut pas aujourd’hui, il pleuvra demain)

Lou Plounjur

[Armana dou Ventour – s’atrovo à Veisoun (Vau – Cluso) – 1901].

J’ai cru un instant avoir découvert une petite perle dans cet almanach, en lisant « Sederoun » au début d’une courte histoire. Mais si le héros est bien un jeune séderonnais, il a le mauvais rôle. Celui du gavot qui, ne connaissant ni les codes ni le langage de la ville, s’y couvre de ridicule. On appréciera aussi que Poulitet, diminutif de poulit, joli, soit le fils de Pasticlau, c’est-à-dire le mal-fichu !

« LE PLONGEUR – Poulitet, le fils de Pasticlau, de Séderon, voulait découvrir un peu la ville. Ayant entendu dire qu’il y avait une place de garçon au Café des Arts d’Avignon, il partit vite pour se présenter.

« Et bien voilà : pour commencer, vous serez plongeur…
—  Ça me va pas, cria le Poulitet, qui ne savait pas qu’on appelle plongeur un laveur de verres. Je me noierai du premier coup. Je sais pas seulement nager. Ah non alors ! au revoir à tous ! ».

L’hôtel BOUNIN à Montbrun-les-Bains

– Carte postale originale où un vacancier, en 1951, exprima en vers provençaux le plaisir de son séjour estival dans un hôtel de vieille histoire.

« Renouvelé de Clovis Hugues »

Es pa que fugué grand maï l’amé

L’endré mounté passant l’estieoù

Din lou vounvounet deïs eissamé

E deïs auceù lou rioù-pioù-pioù.

Ce n’est pas qu’il soit grand mais je l’aime

L’endroit où nous passons l’été

Dans le bourdonnement des abeilles

Et le chant des oiseaux

Ah ! l’oustaoù pago pas de mino

Pamen, mi n’acountentarioù

Maï sian toujou dins la débino,

Sabi pas vaoutrei ? maï per ieoù ?

Même si la maison ne paye pas de mine

Je m’en contenterais

Car nous sommes toujours dans la débine,

Pour vous je ne sais pas, mais pour moi !

Ero uno aubergo de villagi !

Dins lou païs n’y avié très

Que datount doù temp doù roulagi

Tamben uno a ferma adès !

C’était une auberge de village !

Il y en avait trois dans le pays

Qui datent du temps du roulage

Une a fermé depuis peu !

Lei mestre, es de gent affablé

E la pitanço es à moun goust

Lei lié, soun boun é vénérablé

N’y a proun per ieoù enjusqu’à aoûst

Les tenanciers sont gens affables

Et la nourriture est à mon goût

Les lits sont bons et appréciables

Ça suffit pour moi jusqu’au mois d’août

Vengué la neù que s’empielouno [1]

Sus lou Ventour cencha d’uiaù

Que lou marid temp s’amoulouno

Leù leù s’entornara à l’oustaoù

Que vienne la neige qui s’amoncelle

Sur le Ventoux cerné d’éclairs

Que le mauvais temps s’installe

Alors vite vite je retournerai chez moi

Deux mots à propos de Clovis Hugues, le poète revendiqué comme modèle : né à Ménerbes en 1851, il fut journaliste et homme politique. En mars-avril 1871, il a seulement 19 ans et soutint par sa plume et son action directe le mouvement de la Commune de Marseille. Ça lui vaudra 5 ans de prison et une solide réputation de républicain socialiste. Elu député de Marseille en 1878, il deviendra l’un des principaux trublions du Parlement.

Il fut bien sûr poète, utilisant tour à tour la langue provençale et la langue française. Du coup, et malgré son étiquette de « rouge », Mistral en fit un majoral du Félibrige en 1898.

Restait à retrouver le poème dont l’estivant de 1951 s’était inspiré. Ce fut facile grâce au livre de Tricio Dupuy [2], à la fois biographie de Clovis Hugues et recueil de toute son œuvre poétique en provençal. Le poème a pour titre « Lou Castelet », nom du moulin paternel où Clovis Hugues vécut ses premières années. Il débute et se termine par un quatrain qui, repris en refrain entre chacune des 6 strophes, a connu son heure de gloire :

Ei pas que fugue grand, mai l’ame

Lou moulin mounte siéu nascu,

Dins lou vounvounet dis eissame

Mai que dins lou brut dis escut…

Ce n’est pas qu’il soit grand mais je l’aime

Le moulin où je suis né

Dans le bourdonnement des abeilles

Plus que dans le bruit des écus…

La carte postale comporte aussi une brève évocation du rôle passé de l’hôtel :

« Cet hôtel qui date de l’époque du roulage, c’est-à-dire lorsque tout se transportait par charrette sur les routes, est très bien conservé et l’amabilité des tenanciers est légendaire. Par les deux ouvertures cintrées que sépare un platane, les chevaux et les voitures de maître entraient et ressortaient par l’autre extrémité de l’édifice qui est très grand. Maintenant il n’y a plus de chevaux à l’écurie, elle tient lieu de chambre froide… »

Le bâtiment continue de se dresser, intact, au départ de la route de Ferrassières. Mais depuis longtemps l’hôtel Bounin a fermé ses portes [3]

André POGGIO


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