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L’Essaillon
« Entre la Tourre et lou Crapoun,
Ia moun païs, qu’ei Sederoun »
Alfred Bonnefoy-Debaïs

Etudier, préserver et faire connaître le Patrimoine Historique, Naturel et Culturel de Séderon et de sa Région

Curieuses Croix de Mission
Article mis en ligne le 23 juillet 2018

par PICRON Gilbert
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En 2009, j’avais rédigé une étude particulière sur les « Croix de Barret-de-Lioure », au départ du calvaire qui domine le village. Parmi les nombreuses croix recensées sur la commune, l’une d’elles, située dans le cimetière, avait fait l’objet d’une description et la recherche menée, à l’époque, m’avait appris que cette croix était une « croix de mission ».

Qu’est-ce qu’une croix de mission ? Après la tourmente révolutionnaire, il fallut, pour l’Église, restaurer la pratique religieuse. Très tôt, dans les diocèses, on recourut à des missionnaires, corps particulier de prêtres soigneusement choisis, dont la tâche était d’aller dans les paroisses, afin de prêcher à nouveau l’Évangile. « Une mission se compose de plusieurs éléments : les cérémonies qui attirent et séduisent, les gloses [1] et sermons qui éclairent les consciences, enfin, les confessions… ».
Les missions se terminaient ordinairement par l’érection d’une croix.

Des centaines, sinon des milliers de croix de mission, ont été érigées dans toutes la France : de petites à de très grandes, métalliques, en bois ou en pierre. A l’époque, j’avais déjà constaté qu’une croix, quasi identique, était installée à l’entrée du village de Montbrun-les-Bains. Mais cette croix ne comportait aucune inscription au contraire de celle de Barret.

Des croix de mission semblables à travers la France [2]

En 2013, j’ai été contacté par M. et Mme Poma, habitant Lassouts (Aveyron), qui avaient déjà entamé des recherches afin de retrouver des croix de mission semblables à celle qui existait dans leur commune. Ils sont venus à Barret et à Montbrun afin de visionner nos croix et les comparer à celles qu’ils avaient repérées précédemment. Leur curiosité, et la mienne, était de retrouver l’artisan qui avait réalisé ces croix dont les particularités les distinguaient assurément. Le lecteur trouvera ci-après les caractéristiques de la croix de Barret, commune à toutes les autres.

M. et Mme POMA ont créé un blog destiné au recensement des croix identiques et surtout dans le but de découvrir leur lien commun : le fabricant.

Dans un premier temps, ils ont retrouvé les croix disséminées comme suit (lieu, département, date d’érection) :

Florensac – Hérault -1821 / Lassouts – Aveyron – 1829 / Lunas – Hérault – 1837 repeinte par la mairie de manière remarquable en 2013 / Quissac – Gard – 1840 / Cannet des Maures – Var – 1861 / Barret de Lioure – Drôme – 1863 / La Celle – Allier – 1876 / Aigues-Mortes / Montbrun-les-Bains – Drôme / Savas – Ardèche

Caractéristiques de la Croix de mission de Barret-de-Lioure

Elle est installée sur un socle en pierre taillée à 4 faces. Sur chacune des faces des inscriptions sont gravées dans la pierre. C’est la seule de toute la série qui comporte des précisions quant à son érection. Sur les autres socles il n’y a qu’une date, ou rien. On peut y lire :

Face orientée à l’Est
Façade orientée Sud
Façade orientée Ouest
Façade orientée Nord
O CROIX

NOTRE

UNIQUE ESPERANCE

SALUT

MISSION

1863

O CRUX AVE

O JESUS

NE SOYEZ PAS MON

JUGE

MAIS SOYEZ MON

SAUVEUR

AGNES CONIL

DEDIT

R. PATRE FRANCON

PRAEDICANTE

D. PETRO BORNE

RECTO

La mission a donc été réalisée en 1863, par le Révérend Père Francon, prédicateur, alors que le prêtre de Barret de Lioure est Pierre Borne. La croix a été érigée, vraisemblablement, par un don d’Agnès Conil. Nous n’avons pas trouvé cette personne dans les registres d’état civil de Barret, bien que la famille Conil soit une des plus importantes et ancienne de la commune. Il s’agit sans doute d’une Conil d’un village voisin, mais dont l’ascendance est barretière.

Description de la croix

Le socle en pierre taillée repose sur une base de 150 cm x 150 cm, de 13 cm d’épaisseur.

Surmontant cette base on trouve (de bas en haut) :

Une pierre de 90 x 90 cm et 17 cm d’épaisseur, moulurée, ensuite les quatre faces sur lesquelles sont taillées les inscriptions. Ce bloc monolithique a une base de 65 x 65 cm et une hauteur de 78 cm.

Il est surmonté par une pierre moulurée légèrement débordante du bloc précédent de 18 cm d’épaisseur et d’une dernière pierre moulurée, légèrement plus petite de 9 cm d’épaisseur. La croix de mission est fixée au centre de cette dernière pierre ; les bras de la croix sont orientés Nord – Sud. La structure de la croix est constituée de fers plats (25 mm x 8 mm), assemblés uniquement par vis (aucune soudure) et/ou boulons. La base est un rectangle de 12,5 mm x 29 mm et 20 mm d’épaisseur. Les symboles fixés sur la croix sont faits de tôle emboutie.

La hauteur totale de la croix est de 275 cm, la largeur totale atteint 155 cm.

Les deux faces de la croix sont couvertes de symboles, tous différents.

Sur la face Est de la croix, on distingue :

Bras gauche : un marteau, une tenaille qui représentent le marteau de la crucifixion et la pince de la descente de croix et une main, celle du garde du grand prêtre qui gifla Jésus.

Au centre : l’agneau couché sur la croix posée sur une bible. L’agneau pascal fait référence au Christ, donnant sa vie en sacrifice. L’agneau symbolise à la fois la Passion de Jésus (la souffrance) et sa résurrection (le triomphe).

Bras droit : l’aiguière contenant l’eau avec laquelle Ponce Pilate se lava les mains, et les 3 clous de la crucifixion.

Les deux extrémités de la croix sont ornées d’un gland.

Au-dessus des bras de la croix : un calice rayonnant avec l’hostie.

Au croisement de l’arbre de la croix et des bras, la couronne d’épines entourant le cœur enflammé symbole de l’amour du Christ mort pour sauver tous les hommes. Le soleil au croisement rappelle que le soleil s’est voilé à l’instant même de la mort de Jésus. Il évoque également le triomphe du Christ par sa résurrection.

Vue de la croix face Ouest Vue des symboles visibles sur les deux faces

Sous les bras de la croix : le glaive avec lequel Pierre trancha l’oreille du serviteur du grand prêtre. La lance ayant transpercé le flanc de Jésus pour s’assurer de sa mort. La branche d’hysope portant, fixée à son extrémité, l’éponge imprégnée de vinaigre destinée à humecter les lèvres du crucifié.

En descendant, on trouve l’échelle pour descendre le corps du supplicié. Une bourse contenant les 30 pièces d’argent remises à Judas pour prix de sa trahison.

En descendant encore on observe, entrecroisés, le roseau mis dans la main du Christ comme sceptre dérisoire et le fouet.

Vue des symboles visibles sur les deux faces
En dessous, les dés avec lesquels les soldats romains tirèrent la tunique de Jésus au sort.

A la base, de nouveau l’agneau pascal couché.

Sur la face Ouest, on distingue seulement :

Vers la base de la croix, l’agneau couché sur la croix posée sur la bible. L’agneau pascal fait référence au Christ, donnant sa vie en sacrifice. L’agneau symbolise à la fois la Passion de Jésus (la souffrance) et sa résurrection (le triomphe).

La Vierge, face Ouest

Au-dessus des bras : l’inscription « INRI », Jésus de Nazareth Roi des Juifs.

Sous la croisée : un remarquable Christ, les bras levés vers le ciel (janséniste) et les jambes non croisées.

Plus bas, le drap de Véronique portant l’empreinte du visage du Christ.

A la base de la croix : Marie, mère de Jésus, nettement réduite en taille.

Notons quand même que de nombreux symboles sont visibles de part et d’autre de la croix, en particulier ceux fixés sur les bras.

Qui a fabriqué ces croix ?

L’initiative de M. et Mme Poma fut récompensée récemment. Un habitant de La Celle (Allier) leur communiqua les coordonnées de l’atelier « I. Jacquet, atelier d’ameublements des églises, 3, avenue du Doyenné à Lyon ». Ils ne leur restaient dès lors qu’à rechercher cet atelier ce qui leur permit de rédiger le texte ci-dessous :

« La croix de La Celle dans l’Allier érigée en 1876 porte la plaque du constructeur : atelier d’ameublements des églises I. Jacquet 3 Avenue du Doyenné à Lyon.

Depuis 1869 l’atelier Jacquet est répertorié (registre du commerce de Lyon) au 3 Avenue du Doyenné comme « fonte, bronze ». A ses côtés on trouve l’atelier Zamlynski (chandeliers,..) qui reprendra l’atelier Jacquet en 1883 et qui cessera son activité en 1912. On trouve également trace dans l’immeuble du sous-secrétaire de l’archevêché. Lors du premier recensement disponible sur Lyon, en 1836, on trouve trace d’un fondeur, M. Désiré et de son ouvrier fondeur M. Rivoire, dans cette rue du Doyenné à proximité immédiate de l’évêché et de la cathédrale de Lyon. On peut donc raisonnablement penser que l’évêché de Lyon a contribué à créer, ou du moins a soutenu, un atelier de fondeur de fonte spécialisé dans la production de symboles de la passion du Christ destinés à la fabrication de croix des missions.

Nous avons identifié dans le grand Sud Est de la France plus de 10 croix fabriquées par cet atelier entre 1829 et 1908.

L’atelier proposait trois types de croix : deux types de croix « complètes » comportant tous les symboles de la passion du Christ, le sommet et les extrémités des branches se terminant par un gland. Ces deux types se différencient par la taille, les plus grandes présentent des symboles de la passion du Christ plus élaborés que ceux des plus petites. L’atelier proposait aussi une croix ne comportant que quelques éléments de la passion ainsi qu’un ensemble de motifs liés à la vigne et au raisin.

Quels sont les points communs qui permettent d’affirmer que ces croix proviennent du même atelier ? Leur structure est identique : solide armature en fer fixée sur un imposant socle en pierre, éléments décoratifs boulonnés ou vissés. Ces caractéristiques ne sont pas suffisantes car de très nombreuses croix présentent les mêmes.

Les éléments décoratifs représentent essentiellement de nombreux symboles de la passion du Christ. Les éléments communs à toutes les croix identifiées croix (agneau couché sur le livre de l’Apocalypse, calice et hostie de l’eucharistie, rayons du soleil et nuages) sont strictement identiques.

Les éléments décoratifs sont en fonte moulée.

Sur les croix « complètes » les éléments décoratifs et leur disposition sont identiques : gland à l’extrémité des branches et au sommet – c’est un indicateur très visible – calice au sommet, 3 clous et une aiguière sur une branche, une main et une tenaille et un marteau sur l’autre, etc.

L’examen des diverses croix inventoriées laisse penser à un atelier proposant un catalogue de symboles laissés au choix des « clients », certains éléments portant des numéros d’identification ».

Signalons aux lecteurs qu’ils peuvent admirer la remarquable rénovation de la croix de Lunas (Hérault) en se rendant sur le site « croix de mission de Lunas », et bien entendu ils peuvent venir admirer celles de Barret de Lioure et de Montbrun les Bains.

Gilbert PICRON

Notes :

[1Glose : est un commentaire linguistique ajouté dans le corps d’un texte ou d’un livre, ou dans sa marge expliquant un mot étranger ou dialectal, un terme rare. Le terme vient du grec ancien, littéralement « langue », qui désigne en fait le terme difficile à expliquer. L’explication elle-même est nommée. Actuellement, glose renvoie à l’explication et non au mot à gloser. Enfin, un glossaire est proprement une collection de gloses, c’est-à-dire (au sens premier) une liste de définitions explicitant des termes obscurs ou anciens. Actuellement, le terme est souvent utilisé pour lexique.

[2La croix de mission de Séderon, bien que remarquable, n’est pas de la même fabrication que les croix décrites dans cet article.


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