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L’Essaillon
« Entre la Tourre et lou Crapoun,
Ia moun païs, qu’ei Sederoun »
Alfred Bonnefoy-Debaïs

Etudier, préserver et faire connaître le Patrimoine Historique, Naturel et Culturel de Séderon et de sa Région

Lou Trepoun 52
Le mur de soutènement de la Tour
Article mis en ligne le 30 juillet 2015
dernière modification le 13 août 2015

par POGGIO André

En évoquant cet élément de notre décor, P. Ollivier-Elliott m’a donné l’envie de retourner le voir de plus près. Mais, effet de l’âge ou de l’érosion des sols, escalader le versant de la Tour m’est devenu difficile.
La côte est raide, les blocs de pierre qui affleurent sont instables. Pour couronner le tout, l’accès terminal est défendu par des buissons particulièrement acérés ou épineux, comme s’il s’agissait d’un château de Belle au Bois dormant. Mais quel formidable rempart découvre-t-on en arrivant !

Le magnifique appareillage des pierres, renforcé par des S de fer, paraît tout neuf [1] En son centre, sur une large plaque scellée, sont inscrits les noms des constructeurs : ceux de l’entrepreneur et des sept maçons suivent ceux des concepteurs du projet et du Maire de l’époque, M. Sully Bernard

ING(énieur) EN CHEF DORGES
D’ARR(ondissement) JONTE AD(joint) POUJOULAT
MAIRE BERNARD S. & CONSEIL
SURV(eillant) CHEF QUENIN
ENT(repreneur) GIANOGLIO D
JOUVE L 19 33 DEHTES E
R GHISALBERTI BALLATORE A
LAZZARONI F MIRAS A
LAZZARONI L

Lucien Ghisalberti, dont le père Raymond travailla à la construction, me raconte que le chantier de base était installé à Beauregard. Pour transporter les matériaux jusqu’à pied d’oeuvre, un trajet de plusieurs centaines de mètres mais pas de chemin ! Il fallait longer le bas de la falaise pour garder le niveau, mais cela obligeait à se déplacer en haut de la pente très soutenue. On peut imager le travail de titans que dut fournir toute l’équipe : chaque brouettée nécessitait un homme poussant dans les brancards pendant que les autres, à l’aide de cordes, participaient à la fois à la traction et au maintien de la stabilité du chargement.

La plaque est datée de 1933.
Au début de cette année-là, un tragique événement venait de se produire : dans la nuit du 5 mars d’énormes rochers se détachèrent de la falaise du Crapon, dévalant la pente au droit de la ferme de Lioron où vivait la famille Chauvet. Le bâtiment fut percuté et détruit en partie, causant dans son écroulement la mort de la jeune fille de la maison, Appolonie Chauvet, alors âgée de 25 ans.
Camille Jullien, reporter photographe pour l’occasion, nous a laissé plusieurs clichés de l’événement.

Le site de Lioron après la chute des rochers


Photo ci-dessus : un ouvrier est assis sur le rocher qui a éventré le bâtiment Photo ci-dessous : le même ouvrier pose à nouveau, avec ses équipiers ; entre-temps le rocher a été réduit à l’état de caillou !

On pourrait hélas écrire qu’il s’agissait d’une catastrophe attendue ! Quelques jours avant, le 26 février, le Conseil Municipal n’avait-il pas délibéré en ces termes : « le Conseil, ayant constaté le danger des rochers à la colline de la Tour et à la montagne du Crapon, décide de faire d’urgence des travaux de consolidation et de demander une importante subvention à l’Etat pour ces travaux ».
Au lendemain du 5 mars, les rochers de la Tour parurent encore plus instables qu’avant, et nous pouvons imaginer les angoisses des Séderonnais quand la chute d’un seul bloc pouvait toucher le coeur du village et sa forte concentration de population.
Mais les travaux, aussi urgents soient-ils, ne pouvaient se réaliser sans un dossier bien monté. Deux mois plus tard, lors de la séance du 4 mai 1933, le Maire Sully Bernard « rend compte des pourparlers avec M. Gianoglio pour les travaux urgents de consolidation des rochers. Il propose un traité de gré à gré qu’il soumet à l’approbation de l’assemblée, traité qui a été soumis au Service Vicinal. Le Conseil, après examen, approuve le traité de gré à gré avec M. Gianoglio Dominique pour la consolidation des rochers de la Tour et autorise M. le Maire à le signer… »

Les travaux furent-ils réalisés immédiatement après ? Rien n’est moins sûr, car il fallait préalablement trouver un financement, lequel passait par des demandes de subvention, leur obtention… et le vote des crédits budgétaires !
Ce que fera le Conseil Municipal, mais seulement lors de sa séance du 1er octobre :
« M. le Maire donne lecture de la lettre de M. l’Ingénieur en Chef au sujet des dépenses de consolidation des rochers.
Le Service vicinal acceptant de régler la moitié des dépenses faites au-dessus du montant des subventions qui s’élèvent à 13.000 francs et le montant des travaux évalués à 21.875 francs, M. le Maire propose le vote de ces crédits.
Le Conseil considérant que la Commune a accepté la participation à ces dépenses d’une vitale importance, vote la somme de 4.500 francs pour régler cette dépense à prendre sur les fonds libres. »

La fin de phrase, à partir de « vote la somme de 4500 francs… », est écrite au crayon à papier alors que l’ensemble de la délibération est rédigé à l’encre.
Qu’en penser ? Le Conseil se réservait-il l’opportunité de modifier le montant de la part communale, la « vitale importance » des dépenses justifiant une petite liberté prise par rapport aux procédures réglementaires ?
Comme l’indique la plaque commémorative, le mur put être terminé avant la fin de l’année 1933.
Quatre vingt ans après, il continue de remplir son rôle protecteur.

André POGGIO


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