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L’Essaillon
« Entre la Tourre et lou Crapoun,
Ia moun païs, qu’ei Sederoun »
Alfred Bonnefoy-Debaïs

Etudier, préserver et faire connaître le Patrimoine Historique, Naturel et Culturel de Séderon et de sa Région

Lou Trepoun 51
LA FÊTE VOTIVE DE SÉDERON
Article mis en ligne le 13 décembre 2014
dernière modification le 19 décembre 2014

par JOUVE Suzanne
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La fête votive : que de doux souvenirs nous rapportent ces jolis mots ! Ils nous font revivre toute notre jeunesse amoureuse et fougueuse, ils nous font revoir aussi notre village en fête, endimanché, enrubanné, beau comme je ne sais quoi, où dans la joie et l’enthousiasme s’agite toute une population.

A Séderon, notre fête votive tombe le beau jour de Saint Baudile, le vingt mai ; et si ce jour-là est ouvré, la fête est renvoyée au dimanche suivant. Il faut voir, huit jours avant, les joyeux préparatifs que l’on fait : chacun nettoie sa maison, on balaie les lieux de plaisance, on enlève des rues les buis et les litières, les tailleurs et les coupeurs cousent à grand train les beaux habits que l’on étrennera ce jour-là ; les cafetiers mettent en perce le tonneau de leur meilleur vin ; on récure à la prêle les broches à rôtir, les chaudrons, les jarres, les marmites en terre ; on aiguise les couteaux et les facteurs distribuent les lettres d’invitation dans l’arrondissement ; et pour que rien ne manque, le terroir se fait beau : le petit coquin s’embellit avec la rosée du mois de mai et se vêt de fleurs et de feuillage ; les blés montent en épis, les fruits se forment, les raisins font risette, les oiseaux nichent et le beau soleil enveloppe et réchauffe tout cela de ses rayons d’or ; quelle bénédiction !

Les personnes qui ont un âne vont chercher dans des draps de bure des buis à la Saulce, à Bergiès ou sur Négron et avec ça elles en font un tas sur la place de la Planeto où la jeunesse de ce quartier s’attroupe pour traîner les buis avec des cordes.Après, on installe le bal ; les pieux qui le maintiennent sont parés de guirlandes qui pendent avec grâce et font un décor des plus agréables.
Le samedi, on va chercher l’arbre de Mai. C’est le plus souvent un jeune peuplier d’un an, étêté, droit, d’une longueur démesurée. Il faut voir avec quelle ardeur on travaille pour l’arracher et combien de précautions on prend pour ne pas l’abimer ! Une fois l’arbre couché sur l’herbe du pré, vingt jeunes gens le prennent sur leurs épaules et s’acheminent vers Séderon en chantant : Mai, joli Mai ! Arrivés devant la mairie, ils le soulèvent et le plantent droit comme un i non sans y avoir auparavant attaché à la cime le drapeau tricolore. Quand on sait que l’arbre de Mai est planté, en un clin d’oeil, tous les gens du village sont là réunis autour de lui, la musique joue sa première aubade ; le maire, son écharpe autour de la taille en fait le tour ; les aubergistes l’abreuvent avec du vin, puis les gens s’attrapent, s’enchainent ensemble et zou, on fait un branle spectaculaire où petits et grands, jeunes et vieux chantent
Après ce branle frénétique, la musique joue les aubades sous les fenêtres du Maire, des Conseillers, du juge de Paix, des cafetiers et des nouveaux mariés de l’année. On n’oublie pas M. le Curé qui, ma foi, offre un petit coup de vin aux musiciens mais se fait tirer l’oreille pour donner un bel écu ! « Au moins, dit-il aux jeunes gens, ne manquez pas la messe demain ; il se fait tard, allez vous coucher et gardez des forces pour un cantique devant l’autel de Saint Baudile. »

Ainsi, vers onze heures du soir, les aubades terminées, chacun rejoint sa maison et va se coucher qui dans son lit, qui dans le fenil et cela non sans avoir à genoux demander à Dieu qu’il fasse beau temps le lendemain et que la fête soit superbe !

Mai, joli Mai, là-haut dans l’air

Tu peux t’élever avec fierté

Tu es à nous, nous sommes tes défenseurs,

On veut te savoir libre.

Il y a cent ans qu’en cette place,

Nos ancêtres t’y plantèrent,

Nous, petits-enfants de même race,

Aujourd’hui comme eux, nous t’arborons.

Tu es le symbole de notre joie,

Tu es l’arbre grand, tu es l’arbre fort,

Tu es notre Mai plein de parures.

Malheur à qui te ferait du tort !

En toi, nous voyons de nos aiéux

Le doux souvenir, ou le gai rameau

Nous voyons leurs jeux, leurs croyances,

Le saint amour du sol natal.

Nous voulons que vous soyez de la fête.

A cause de cela, nous t’avons planté

Et si nous avons mis en hauteur ta tête,

C’est pour que tu sois respecté.


Nous y voici ! Regardez-le, le beau soleil qu’envoie St Baudile pour sa fête ! Qu’il est gai ce matin ! Ses rayons d’or jouent dans les petites branches, embrassent les fleurs du petit pré, sèchent les ailes des papillons qui prennent leur volée, réveillent les oisillons et les grillons ; ils amènent à toute la campagne vie, chaleur et clarté ; avec tout cela, pan ! pan ! ils frappent aussi aux fenêtres : « Zou, disent-ils au monde, il faut vite se lever car nous sommes là pour vous exciter et jouer avec vous toute la journée. »
Rapidement les gens s’habillent, se passent de l’eau sur les lèvres, frottent ou cirent leurs souliers ; les jeunes hommes mettent la plume à leur chapeau, les jeunes filles laissent voleter à leur bonnet de jolis rubans ; toutes les bouches sourient, c’est la fête votive, quel beau jour !
« Mes enfants, dit le père à sa famille qui l’entoure, aujourd’hui vous êtes libres de vous amuser tant et plus : vous pouvez danser, faire la farandole, courir, escalader, sauter et que sais-je encore, pourvu que vous ne fassiez de tort à personne, que vous soyez bien avenant avec les étrangers, zou ! amusez-vous, mais voyez-vous, pour bien commencer la journée, il faut que nous allions à la messe, car la joie est pure et nous fait du bien que si elle vient de Dieu. »
Nous sommes à la messe, l’église est comble ; le brave curé Chapon est tout ému quand il monte en chaire pour nous retracer la vie de notre beau Saint Baudile, qui est là, sur son autel, emmitouflé de fleurs que lui ont apportées les gentilles séderonnaises.
Dès que son sermon est terminé, notre curé nous dit : pour que vous puissiez bien vous amuser aujourd’hui fête votive et que vous ne manquiez pas lesVêpres, nous allons les chanter tout de suite après la messe.Ainsi vous ne penserez qu’à la joie ; et en effet, après l’Ite missa est déjà il lance le Deus in adjutorium...
C’est midi. Dans la grand’ rue, il y a un tas de gens, on voit beaucoup plus de chapeaux de paille que de gibus et beaucoup plus de blouses que de queues de morue. Les gens de mon pays, en bons paysans qu’ils sont, préfèrent leur vêtement ample et lisse à l’habit de monsieur tendu et qui fait suer.
Sur la place, le tambour bat le rappel ; les jeunes gens se mettent en farandole, l’employé de mairie porte le cerceau où sont attachés les prix ; le maire, ceint de son écharpe, a le garde à côté de lui ; la farandole s’étire jusqu’au pont de la Brouiado. Le tambourinaire, l’employé de mairie, le Maire avec le garde sillonnent la grand’ rue ; la farandole et toute la population suivent en zigzaguant. Arrivés devant la croix, hors du village, sur un signe du garde le tambour s’arrête et le Maire parle ainsi : « Comme c’est la coutume, nous allons commencer par la course des chevaux. Regardez la belle bride pour celui qui arrivera le premier à l’oratoire de Saint Baudile. Zou ! les coureurs, approchez-vous !
Alors le long d’une ligne tracée sur la route se rangent neuf ou dix chevaux zains ; en bras de chemise, une badine d’osier ou de viorne à la main, de jeunes paysans les chevauchent. Regardez-les comme ils sont beaux et fiers ces fils du terroir, cheveux au vent, leur pantalon en mi-laine et leur chemise en grosse toile, le soleil qui les aime tant a déjà bruni leur visage de ses baisers ardents ; toute la population les admire et en cachette les filles les regardent avec complaisance. Eux, souriant, tapent doucement sur le cou de leur monture, les flattent et caressent leur crinière épaisse :tel un amoureux, ivre de joie qui laisse courir ses doigts tremblants dans les cheveux de son amie émue. A ce doux toucher, les chevaux trépignent sur le chemin, hennissent de joie et frémissent d’impatience. Puis nous voyons le Maire faire un signe au tambourinaire qui frappe trois coups sur son tambour. Au troisième coup, la troupe des chevaux part, déguerpit et s’élance comme l’éclair ; les chemises des cavaliers se gonflent, la poussière monte dans l’air, la route tremble, les gens placés le long du parcours, retenant leur souffle, se penchent en avant pour mieux voir.
Ah ! quel moment d’enthousiasme ! qui pourrait dire ce que ressent toute cette population en voyant ses fils ainsi lancés, bride abattue, se disputant le prix ! Pourtant, au bout d’un moment les coursiers reviennent.
« C’est encore ce coquin de Louviset avec son camarguais qui a gagné le lot » ! crient les gens
« Ah ! quelle bête ! disent les métayers ! tel que vous le voyez, avec ses jambes d’araignée, il ferait crever plus d’un de nos chevaux musclés »


« Vive Louviset ! crient les gens sur son passage, tu es un bon homme. Je te donnerai ma fille. »
« Bon bougre, Louviset ! le prix restera à Séderon »
Et le vainqueur gai et beau, la bride à la main, au petit trot de son camarguais se promène lentement parmi la foule qui l’acclame jusqu’à l’entrée du village.
Ensuite on fait la course des mulets dont le prix est un collier de grelots ; puis c’est celle des ânes où on gagne un bridon et un licol flambant neuf. Enfin courent les hommes, les enfants et arrières grands-parents qui gagnent un beau bonnet blanc à la houppe très longue.
Mais ce qui certainement ne se fait pas dans beaucoup de pays, c’est la course des femmes grosses à laquelle seules les jeunes femmes mariées depuis moins de deux ans peuvent par­ticiper.
Donc, celles qui ont l’heur d’être dans les conditions demandées s’alignent sur la route ayant chacune un broc d’eau sur la tête. Ainsi chargées, elles doivent marcher ou courir deux cents pas sans tenir le broc. La première arrivée au but et qui a le moins renversé d’eau gagne le prix.
Et quel est ce prix ? Vous l’avez certainement deviné : c’est un beau trousseau pour le bébé qui va naître : un petit bonnet enrubanné, de laine bien chaude, une bande assez longue bordée de vert, six bavoirs bien blancs, deux paires de bas et une petite robe bleue.Toutes ces belles choses sont là dans un joli berceau en noyer avec son archet qui fait plaisir à voir il ne manque plus que le charmant petit que, dans une paire de mois, la mère heureuse et fière bercera en lui chantant

Dodo, petite fille
Sainte Catherine
Sera sa marraine


Ce prix veut dire au peuple d’engendrer pour que jamais notre race ne s’éteigne ; c’est de plus un grand honneur pour les femmes grosses et c’est un encouragement pour qu’elles nous donnent de nombreux enfants.

Maintenant, pourquoi est-ce qu’on porte un broc d’eau sur la tête ? C’est pour bien faire voir que malgré la grossesse, il ne faut pas s’écouter ; qu’il faut travailler et se bouger et que les enfants des paysans venus dans la difficulté sont les plus vigoureux, ils s’élèvent presque seuls et font de bons soldats.

N’est-ce pas vrai que cela est une coutume noble et qu’à Séderon, on fait bien les choses ?

Maintenant, nous allons voir les trois sauts. La population s’écarte en deux rangées et s’étire dans le pré communal ; on met un cordeau sur le sol, que deux hommes maintiennent tendu en mettant le pied sur chaque extrémité.

Pour bien sauter, il faut avoir de bons mollets et ne pas trop forcer aux deux premiers sauts qui se font sur une seule jambe ; mais au dernier saut, c’est là qu’il faut se relever et s’envoyer en avant ; le sauteur doit retomber à plat sur ses deux pieds ; les talons sont toujours fermes.

Du Vallen, un beau jeune homme de Séderon, sautait dix-huit pas dans un champ plat ; à son dernier saut il s’élevait à hauteur d’homme ce qui inspirait l’effroi. Jamais personne ne lui avait enlevé le prix. Mais une année où le sol était dur et sec, aïe ! hélas ! le pauvre se tua ; depuis on n’a jamais vu son pareil.

Les trois sauts terminés, les gens se mettent en rond dans le pré ; c’est là où va se faire la lutte.

(A suivre)
Traduction de Suzanne JOUVE-PELLEGRINO


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