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Ia moun païs, qu’ei Sederoun »
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Lou Trepoun 34
Le rouge et le blanc d’Eygalayes
Article mis en ligne le 4 octobre 2013
dernière modification le 13 décembre 2014

par CHARROL Jean-François

Il n’est pas ici question de vin, mais plutôt de « couleur » politique au travers d’un fait anecdotique que me racontaient, à Eygalayes, ma grand-mère et d’autres personnes de la même génération. En Provence, au XIXème siècle, comme un peu partout en France, on appelait « blancs » les conservateurs, héritiers de la pensée monarchique légitimiste (le blanc était la couleur des Bourbons de France) et « rouges » les républicains socialistes. Cette opposition se retrouvait dans les villages avec les traditions folkloriques. Maurice Pezet [1] dans « La Provence des rebelles » note l’existence dans certaines bourgades d’un « café des rouges » et d’un café des « blancs ». Cependant les relations de voisinage ou de travail n’étaient pas très affectées par cet antagonisme... Et il n’y avait à Eygalayes qu’un seul café.

Il arrivait, dans les campagnes, par suite de la modicité des revenus, ou par souci d’économie, que deux propriétaires s’associent pour un achat important, une bête de trait par exemple. On disait que l’animal était acheté « de moitié », « de mita », dans la langue du pays ; chacun des participants disposait de la bête et la nourrissait pendant la moitié du temps, selon les règles établies par l’usage. C’est ainsi que deux habitants d’Eygalayes se réunirent pour l’achat d’une mule. Il s’agissait d’Emile PANNEL qui demeurait dans la rue du village et s’affirmait comme « rouge » et de Jean EYSSERIC dit « Jean Blanc » en raison de ses opinions politiques qu’il appuyait en portant, les jours de fêtes religieuses, un habit de pénitent blanc ; il vivait au hameau des « Granges » et exerçait les fonctions de secrétaire de mairie.

L’association du « rouge » et du « blanc » fonctionnait normalement, à la satisfaction des deux partenaires ; il y avait là une démarche tout à fait naturelle, bien amenée dans les traditions paysannes de l’époque que rien ne pouvait ébranler. Cependant, une idée hors norme germa un jour chez l’un d’entre eux...

Un beau matin, déclenchant d’abord la stupéfaction, puis l’hilarité générale, on put voir dans la rue principale du village, conduite par Emile PANNEL, ladite mule dont une moitié des flancs était peinte avec de l’ocre rouge. Le malicieux compère affirmait ainsi, sans outrepasser son droit de propriété « à demi », sa préférence politique pour le député « rouge » Monsieur BERTRAND. L’histoire n’a pas retenu ce que fut la réaction du copropriétaire Jean Blanc ; on peut en déduire qu’elle fut banale, anodine, sans éclat.

J’ai tenu à interroger sur la véracité des faits, une personne digne de la plus grande confiance : Monsieur Lucien SAMUEL décoré de la Légion d’honneur pour ses soixante années successives de mandat à la tête de la municipalité d’Izon-la-Bruisse. Ce Maire honoraire, souvent partie prenante de la vie à Eygalayes et très informé sur cette commune, m’a confirmé la réalité du badigeonnage en rouge de la moitié du ventre de l’animal ; mais il doutait que cet exploit ait été l’oeuvre de PANNEL ; il pensait plutôt à l’action, très farfelue pour l’époque, d’un groupe de jeunes farceurs. Lucien SAMUEL ajoutait qu’à ce moment là (vers la fin du XIXème siècle ou début du XXème) le village d’Eygalayes était assez agité ; personne ne voulait assumer la charge de Maire. Le Préfet avait désigné une Commission de trois membres pour gérer la commune, Commission composée de Messieurs : DIJON, ROUSTAN et Jean BLANC. Le triumvirat avait fait l’objet d’une chanson à l’ironie grinçante dont Monsieur SAMUEL m’a fredonné, en souriant, le refrain :

«  Lou Capoun de Dijoun (le fripon de Dijon) am’ aquéu gusas de Roustan (et ce gueux de Roustan) e soun secretàri Jean Blanc  » (avec son secrétaire Jean Blanc).

Une autre version de l’histoire raconte que le « rouge » Emile Pannel avait peint de sa couleur préférée sa « moitié » de mule et promené l’animal en faveur du député Bertrand au moment d’une campagne électorale. A ceux qui se récriaient à la vue de la teinte rouge sur la bête, le demi propriétaire répondait «  Acò es ma mita !  ». Cette variante ignore également la réaction de Jean Blanc. Mais la peinture était sans danger pour l’animal, car l’ocre pouvait facilement être enlevé par brossage et avait une action plutôt bienfaisante pour la peau. Il n’y avait donc pas de raison de s’émouvoir.

La conclusion que l’on pourrait tirer de l’aventure est qu’en ces temps de vie rude à la campagne l’esprit de solidarité dans le travail primait sur la différence d’ordre idéologique ou politique, ce que disait bien la devise républicaine inscrite au fronton des monuments publics : « liberté, égalité, fraternité » entendue sans ostentation, et le cas échéant, avec un humour solide et agreste.

J.F. CHARROL
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