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L’Essaillon
« Entre la Tourre et lou Crapoun,
Ia moun païs, qu’ei Sederoun »
Alfred Bonnefoy-Debaïs

Etudier, préserver et faire connaître le Patrimoine Historique, Naturel et Culturel de Séderon et de sa Région

Lou Trepoun 32
Mouresques et Carmentran
Mémoire du pays
Article mis en ligne le 4 octobre 2013
dernière modification le 13 décembre 2014

par CHARROL Jean-François

COUP D’ŒIL SUR l’HISTOIRE GENERALE

Le Carnaval, devenu synonyme de Mardi gras est, contradictoirement, par son étymologie, lié à l’abstinence (de l’italien carne levare = ôter la viande) sens qui s’est perdu au cours des siècles. D’abord temps de réjouissances profanes qui n’est pas sans rappeler les antiques fêtes de Dionysos chez les Grecs et les Saturnales chez les Romains, il se rattacherait, selon les historiens des mœurs aux innombrables rites liés à la saison d’hiver, dans l’hémisphère nord. Les explosions de joie et le port du masque qui en sont des manifestations essentielles ont joué longtemps un rôle symbolique différent de celui qui s’exprime à l’époque moderne. Le rire comme le masque étaient destinés à éloigner les esprits malfaisants. L’exécution d’un mannequin (le Carmentran) évoque un sacrifice primitif. La signification profonde et la magie que recouvraient ces pratiques furent peu à peu perdues de vue, tandis que les pratiques elles-mêmes subsistaient. Tolérées par le Clergé médiéval, ces survivances païennes s’intégrèrent donc dans le calendrier de l’église catholique (en principe de l’Epiphanie, ou de la Chandeleur, selon les régions, au Mercredi des Cendres). Le Carnaval, fête d’essence populaire, à l’origine, s’est « embourgeoisée » pour devenir souvent, de nos jours, un événement lié au tourisme, avec un sens de détente et d’évasion. Au cours des années trente, on parlait beaucoup de celui d’Aix-en-Provence, et de celui de Nice toujours actuellement renommés. A Séderon, les célébrations auxquelles j’ai pu assister ou participer me paraissent refléter le premier sens, populaire, des joies carnavalesques.

LE TEMPS DES « MOURESQUES »

Dès l’ouverture rituelle de la période du Carnaval, on voyait apparaître dans les vitrines des commerçants de la « grande rue » du village des masques aux couleurs criardes représentant des visages clownesques ou des têtes d’animaux et autres figurations effrayantes ou comiques. On pouvait admirer, s’imprégner de l’esprit festif en regardant le magasin [1] d’alimentation et d’articles de bazar de Marius et Aline CHAUVET. On disait : « Tu as vu chez “ l’Aline ”... » La quincaillerie CONSTANTIN exposait également des produits du même ordre. Les tentations étaient donc nombreuses... Chacun pouvait se munir de ces instruments indispensables au travestissement traditionnel.

La nuit venue, des groupes mixtes d’enfants, de jeunes gens se réunissaient chez l’un d’entre eux et rivalisaient dans l’art de se grimer, de se déguiser avec de vieux costumes, de vieilles robes, très amples, parfois délabrés et méconnaissables, des chapeaux hors d’usage. On portait souvent les vêtements du sexe opposé. Les masques fixés sur le visage grâce à un fil élastique prenant la nuque étaient choisis de manière à accentuer encore le caractère burlesque des tenues, pour cacher au maximum l’identité de chacun. Puis c’était la sortie dans la rue, en général, sous la conduite d’une personne non déguisée, par mesure de sécurité (des malfaiteurs auraient pu utiliser cette période pour commettre facilement des actes délictueux). On frappait à l’entrée des maisons :

« Vous voulez des “ mouresques ” ? » (On disait aussi des “ masques ”).

Les rires étouffés sous les hardes étaient annonciateurs des intentions du groupe. On pénétrait à l’intérieur en semant une joyeuse perturbation dans la famille accueillante laquelle par des questions « innocentes » cherchait à faire parler les visiteurs afin de les reconnaître par leur voix que les plus rusés déformaient pour éviter le piège. Dans la plupart des cas, lorsque ce jeu avait assez duré, la maîtresse de maison offrait une boisson ou des gâteaux. Alors les masques s’abaissaient et c’étaient des éclats de rire, des cris d’étonnement – feints ou non – lorsque les ‘mouresques’ dévoilaient leur identité. Cependant certains gardaient leur secret – c’était encore plus amusant – et buvaient avec une paille à travers le masque. Parfois des bandes masquées se rencontraient dans les rues, se taquinaient, cherchant à se reconnaître mutuellement. Mais on résistait aux traitements inquisiteurs, et l’obscurité des lieux, comme le caractère très farfelu des accoutrements empêchaient l’identification.

C’est pendant cette période de mascarades, et même parfois bien avant durant l’hiver, que se préparait le défilé de Mardi-Gras organisé par la jeunesse Séderonnaise.

L’IMAGINATION AU POUVOIR

Après la journée de travail, garçons et filles (les dix-huit, vingt ans ou plus) se réunissaient pour préparer la cavalcade. Il s’agissait de penser des projets de chars décorés et de les réaliser. Des équipes de volontaires pas forcément nombreuses (parfois deux ou trois seulement) se constituaient pour la construction de chaque char ; celle-ci se déroulait, en principe, à l’abri des regards curieux dans des remises ou garages aimablement prêtés.

En deçà de mes propres souvenirs, Martial Beauchamp précise, photos à l’appui, qu’au début (années 1925 à 1930) on utilisait comme chars – deux ou trois chaque année – les véhicules les plus répandus à ce moment là, voitures à cheval à deux ou quatre roues et vélos ; les unes et les autres portaient, ainsi que les attelages, des parements divers réalisés dans une ambiance de joie fébrile avec des rameaux de buis tressés autour des supports, des fleurs fabriquées avec des papiers aux couleurs vives. Les buis, élément traditionnel des fêtes de la région abondaient dans la campagne ; une expédition allait au préalable récolter un stock de branches bien feuillues. On préparait aussi les costumes des participants au défilé, inspirés plus ou moins fidèlement par les personnages de comédie, Pierrot ou Arlequin, ou créés par l’imagination locale, tels ceux du « Char des ivrognes » qui égaient encore la mémoire de Martial : ce char portait deux tonneaux l’un vide, l’autre plein de vin, cachés derrière un épais rideau de feuillage de buis afin de permettre, à l’abri des regards,
Carmentran sur son trône
Carmentran, sur son trône, intrigue le chien

Carmentran, sur son trône, intrigue le chien
© Essaillon

la mystification du public. Seul le robinet du tonneau à vin dépassait. Louis Jouve, en costume loufoque officiait dans le rôle du patron des ivrognes. Tenant à la main un pot à eau plein, il prononçait solennellement la formule magique (en « latin » de sa création ! ) :

Vini bus !
Eau nibus !
Changi bus !

Au premier mot, il versait de haut, très ostensiblement, de l’eau qui tombait, à l’insu du public, dans le tonneau vide bien caché. Au second, il effectuait de grands gestes d’allure rituelle qui, par magie, étaient censés changer l’eau en vin. Au troisième, un disciple de Bacchus ouvrait le robinet et miracle ! Le vin rouge coulait à flots pour le plus grand bonheur des « ivrognes » tendant leur verre, et du public.

Parmi les acteurs principaux de cette époque, on peut citer, outre ceux déjà nommés : Louis Espieu, Louis Bernard, Henri Espieu. Marcel Maurin, Léonce Testanière (futur époux de Jeanne Girard, et apprenti boulanger). Louis Girard, puis Aimé Roux, Madeleine Ollivier (future Madame Grimaud). Pour ma part, j’ai gardé quelques souvenirs, un peu postérieurs, mais que je ne puis dater, de l’art juvénile festif des séderonnais.

Char des ivrognes
© Essaillon

Une voiture décapotable (les automobiles avaient fait leur apparition) d’un type appelé « quadrillette » à capote rabattable avait été agencée en corbeille de fleurs sur laquelle butinait un énorme papillon aux ailes recouvertes de papier aux couleurs vives ; une idée de Madeleine Ollivier qui veilla à sa réalisation d’autant plus facilement que celle-ci s’effectua dans un garage voisin de chez elle, celui de la maison Imbert, sur la Place de la Fontaine. Il y eut aussi, monté sur une auto, un grand moulin à vent dont les ailes tournaient tout au long du parcours. Au cours du même défilé, le « char du Carmentran » tiré par des chevaux, décoré d’épaisses guirlandes de buis, portait le mannequin du Carnaval, grand pantin de toile grossière, bourré de paille avec une tête masquée, portant habit et chapeau noirs, autour duquel s’agitaient comme dans une danse macabre des personnages clownesques.

S’agissant d’une fête populaire où l’imagination pouvait se donner libre cours, une place était faite aux participations individuelles ou provenant d’autres villages pour qui Séderon constituait un pôle d’attraction. Je revois un élégant cabriolet construit par Ernest Favier de Mévouillon et un acolyte : c’était une voiture légère du genre boghei, tirée par une imitation de cheval très réussie montée sur une moto, avec des tissus beige couvrant le corps du pseudo-animal, une tête et une encolure vraisemblablement en carton qui dissimulaient le conducteur de la moto ; et le cocher, armé d’un vrai fouet frappait. L’illusion était presque parfaite, si ce n’est que le pilote de l’engin fumait une cigarette à travers l’œil du prétendu cheval… A la faveur d’un arrêt sur la « planette », devant ma maison, les deux compères se démasquèrent et purent être reconnus par les spectateurs étonnés. Est-ce cette année là qu’on vit arriver, sur la place du Pont Abel Jouve (de Préverdian) déguisé en Arlequin, sur un vélo décoré de guirlandes et portant une affiche de carton portant ces mots : « Je ne suis pas fou, mais bien timbré ! ? » de fait, le personnage zigzaguait volontairement avec sa bicyclette. Une réalisation particulièrement réussie dans son caractère fantastique fut une espèce de coq immense avec un long cou déplumé portant une tête bizarrement allongée munie d’une crête rouge violacée impressionnante, des yeux creux noirs et lugubres, qui passèrent presque à la hauteur de nos fenêtres du premier étage. Cet être étrange avançait d’un pas mécanique et semblait jeter des regards menaçants. J’en aurais oublié qu’il s’agissait d’un déguisement si avec quelques camarades, je n’avais suivi, très intrigué le mystérieux grand volatile dans la rue, à la fin du défilé. Alors qu’il se rapprochait d’une maison, celle de son créateur et conducteur, à n’en pas douter, nous avons vu les étoffes du déguisement s’écarter laissant apparaître les deux bâtons soutenant la tête qui s’abaissèrent pour passer sous l’entrée. C’était la maison de Louis Jouve ; cela ne nous étonna pas car cet artisan maçon renommé pour son habilité manuelle et son goût des farces inventait chaque année un rôle à sa mesure pour les fêtes du Carnaval.

Le matin du Mardi gras, habituellement, la parade carnavalesque prenait le chemin des fermes pour récolter des dons en nature, œufs, saucisses et autres charcuteries qui devaient être apprêtés à l’hôtel restaurant Bonnefoy pour le joyeux banquet du soir.

Le défilé des chars que j’ai connus eurent toujours un grand succès parmi la population du village, très sensible au travail de décoration et d’invention réalisé par la jeunesse, comme à l’atmosphère de liesse qui régnait tout au long du parcours. Vers le milieu des années trente, le corso Séderonnais alla effectuer un passage dans quelques communes du canton car les liens entre les jeunes de la région étaient forts à cette époque. Les modalités ont dû changer selon les années. De toute façon après un dernier passage dans les rues du village, on brûlait le Carmentran sur une place avant d’aller festoyer. De nombreux spectateurs s’agitaient autour du sacrifié. On chantait : « Adiéu paure... paure Carmentran ! »

Les demoiselles étaient naturellement mêlées à ces réjouissances.

Pour la période que j’ai connue, les filles participaient à l’ornementation des chars, vouées le plus souvent aux considérations d’ordre esthétique, aux tâches relevant de l’habilité manuelle liée aux travaux d’aiguille. Celles qui ne pouvaient venir sur les chantiers de construction (retenues par leurs parents) étaient mobilisées à leur domicile pour la fabrication de fleurs ou de guirlandes en papier crépon. Une certaine année, on désigna même une reine du Carnaval qui présida au défilé et à l’exécution du Carmentran.

DES ENFANTS PARTICIPENT

A l’occasion d’une saison particulièrement effervescente de préparation festive, encore écoliers, un groupe d’enfants de dix, douze ans, parmi lesquels j’étais, décida de construire un char afin de participer au défilé. L’idée germa, me semble-t-il chez nos camarades de Rivaine, Lucien Gionoglio, Maurice Quenin, tous deux bons en dessin et très habiles manuellement, donc capables de concevoir un projet et de s’y investir efficacement. Quelques autres du village les rejoignirent. Peut-être y avait-il chez nos amis de Rivaine, quartier « d’en haut », la secrète pensée de rivaliser avec le quartier « d’en bas » lequel était le siège de tous les évènements importants.

De gauche à droite : Louis Bernard, Léonce Testanière, Martial Beauchamp
© Essaillon

L’idée retenue pour la réalisation d’un char fut celle de l’avion. A cette époque ce moyen de transport commençait à peine à se développer et faisait encore rêver. Un avion biplan paraissait encore plus prestigieux (c’était celui des « as »). C’est donc à cette construction que nous nous sommes attelés. L’avant était constitué par un vieux fût à vin sur lequel furent cloués des liteaux formant l’armature du fuselage couvert ensuite de fort papier peint en jaune. Les ailes et l’empennage étaient construits avec les mêmes matières. Installés dans le garage situé au-dessous du restaurant Gianoglio, nous étions bien pourvus en matériaux, liteaux, clous, restes de papiers peints, en outils de toutes sortes, avec la permission plus ou moins tacite du père de Lucien, entrepreneur de maçonnerie qui fermait les yeux sur les prélèvements de son fils sur les stocks. Une superbe hélice, un train d’atterrissage fabriqués avec des objets de récupération achevèrent notre chef d’œuvre. L’avion était monté sur une carriole à âne, appartenant à « La Marie de Chansari », la grand’mère de Lucien. Précisons que, pendant le travail de construction, une équipe, sous la conduite de Louis Déthès fit le tour des fermes, notamment du côté de Font-Colombe, pour collecter, à la manière de nos aînés, œufs, saucisses et autres dons. Nous avions le jour du défilé revêtu des déguisements plus ou moins originaux.

J’étais moi-même en « Pierrot » (costume préparé par « La Glaudine » une vieille dame couturière qui habitait en face de la boucherie Girard). C’est l’âne de Chansari bien connu des Séderonnais qui tira notre char. Nous n’étions pas peu fiers d’être partie prenante de la fête, et nous fûmes très admirés par le public. Pour nous aussi le Mardi gras se termina par un festin au restaurant Gianoglio. Un écho en somme aux festivités « d’en bas »...

Avec le temps, la dispersion des équipes de jeunes, la plupart ayant fondé une famille, d’autres ayant quitté le village, amena la fin de la coopération amicale, le tarissement de l’esprit d’initiative. La guerre de 39 - 45, les difficultés de la vie, la nécessité pour chacun de se consacrer à l’essentiel et peut-être aussi un sentiment d’infériorité dû au manque de moyens par rapport aux grandes manifestations régionales étouffèrent l’expression locale. De nos jours les grands médias d’information renforcent la tendance au nivellement et à la banalité. Cependant, dans le midi notamment et plus particulièrement autour des écoles, de certaines associations, on assiste à une nouvelle vie des fêtes du Carnaval. Certes avec Zorro ou Pikachu, mais aussi avec les personnages des fables de La Fontaine ou de la tradition comique. Alors, pourquoi pas une renaissance du Mardi-Gras à Séderon ?

Elements du Carnaval de 1930
© Essaillon
Jean-François. CHARROL

Sources :

  • Pour la partie « historique » Grand Larousse encyclopédique T.2 p.640
  • Pour Séderon : souvenirs personnels complétés par ceux de M. Martial Beauchamp questionné directement ou par l’intermédiaire de Régine Girard, ma nièce.
  • Martial Beauchamp a bien voulu également nous prêter les photos (cartes postales) dont les reproductions illustrent le texte. Qu’il soit ici doublement remercié.

    Post-Scriptum non superfétatoire :
Sans vouloir parodier, même très humblement, le philosophe MAINE de BIRAN qui trouvait son inspiration au contact de sa table de chêne, je tiens à préciser que ce texte (ainsi que les précédents) a été rédigé sur une table Séderonnaise en noyer, ronde, à pans rabattables et à pieds tournés, fabriquée pour ma famille par Sully Bernard, Maire, menuisier ayant à son service Louis Espieu alors en apprentissage.

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