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L’Essaillon
« Entre la Tourre et lou Crapoun,
Ia moun païs, qu’ei Sederoun »
Alfred Bonnefoy-Debaïs

Etudier, préserver et faire connaître le Patrimoine Historique, Naturel et Culturel de Séderon et de sa Région

Lou Trepoun 18
Souvenir d’enfance
Article mis en ligne le 27 septembre 2013
dernière modification le 13 décembre 2014

par DELHOMME-MOULIS Mireille

J’avais à peine huit ans.

J’avais déjà vécu la guerre : mon père avait été prisonnier, j’avais entendu le bruit des balles sifflant dans la nuit, la voix d’un milicien dans la mairie, le récit de la tuerie d’Izon.

C’était l’été.

Mon frère et ma sœur, ma petite amie Georgette, étaient allés vivre à Eygalayes. J’avais été jugée assez grande et raisonnable pour rester avec Maman et mes Grands-Parents à Séderon.

Cet après-midi-là, je jouais seule devant la maison. Je m’ennuyais un peu ...

Maman sort pour aller acheter du pain chez Imbert. Je veux aller avec elle.

-- Tu es bien mal chaussée ... Allez, viens quand même.

Nous sommes dans la boulangerie. Il y a du monde qui fait la queue. Un bruit sourd, une vibration lourde que je ne connais pas et qui envahit tout.

-- Des avions !

De gros avions gris, très laids volant anormalement bas au-dessus du village.

Des vitres qui se brisent, de la poussière, des cris d’affolement masquant le bruit des explosions.

-- Il faut sortir. Venez par ici. Mettez votre doigt dans la bouche.

Monsieur Imbert et son fils Jean organisent la fuite par la Rosière et nous montons dans le Crapon.

Je perdais mes chaussures. Maman me disait : « dépêche-toi, ne t’en occupe pas… »

Nous arrivons à l’abri d’un gros arbre. Un homme voulait sortir du couvert pour narguer et injurier les avions. Un autre le maintenait fermement à l’abri.

Mais moi, je ne voyais plus rien... plus rien que cette brume qui cachait l’école et la maison de mes Grands-Parents. J’avais le cœur qui battait, battait. Je me serrais contre Maman.

Cela a duré longtemps, longtemps...

Et puis d’un seul coup, la brume s’est dissipée : les maisons étaient intactes. Une joie vite réprimée : et eux ?

Je ne me souviens pas d’être descendue de la montagne, d’avoir traversé la rivière et le champ de Monsieur Olivier. Mon souvenir nous retrouve dans le lit de la petite rivière de la Grand-Chane, toujours avec Maman. Des personnes racontent : il y a des dégâts, des morts.

Puis Papa est arrivé avec sa bicyclette. Il avait vu, depuis Eygalayes, tomber les bombes sur Séderon et il était venu le plus vite possible...

Il m’a emmenée assise sur le porte-bagages. Nous avons traversé la Bourgade. Je n’ai rien vu car j’avais peur de voir. Je fixais le dos de mon père, intensément.

Au tournant de Sainte Barbe, on nous a arrêtés. On m’a fait boire quelque chose. Il me semble que c’était fort.

Craignant le retour des bombardiers, toute ma famille a vécu quelques temps dans une vieille ferme, à Tophagne.

Pendant longtemps, chaque fois que j’entendais un avion, je me cachais contre le talus le plus proche.

Le jour de la Victoire, les détonations qui voulaient exprimer la joie de cette nouvelle ont déclenché chez moi une crise de larmes qui a étonné les gens autour de moi sur la place de l’Eglise et que mes parents ont eu beaucoup de mal à calmer.

Cinquante ans ont passé. Je déteste toujours autant les « coups de canon » marquant le début des fêtes populaires...

Mireille DELHOMME- MOULIS

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