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L’Essaillon
« Entre la Tourre et lou Crapoun,
Ia moun païs, qu’ei Sederoun »
Alfred Bonnefoy-Debaïs

Etudier, préserver et faire connaître le Patrimoine Historique, Naturel et Culturel de Séderon et de sa Région

Lou Trepoun 26
Jeux d’enfants
Article mis en ligne le 30 septembre 2013
dernière modification le 13 décembre 2014

par DELSART-MICHEL Paule

Du plus loin que je me souvienne, je revois des petits enfants joueurs, espiègles et rieurs, dans les rues, dans la cour de l’école ou au patro. Le Crapon et la Tour se renvoyaient leurs rires, leurs cris, leurs chansons. La Méouge, dans le clapotis de ses eaux capricieuses, drainait leurs joies, le gargouillis des fontaines berçait leurs nuits, l’horloge de l’église égrenait l’heureux temps de leur enfance. C’étaient les années trente de ce siècle qui s’achève.

Ces petits enfants-là avaient peu de jouets quelques vieilles poupées, un cheval à bascule ici ou là, de petites taraillettes en fer blanc, quelques soldats de plomb. Leur imagination faisait le reste et assouvissait la soif ludique qui les habitait. Sur le chemin de l’école, en retrouvant leurs camarades, l’aventure commençait et s’épanouissait dans la cour où les jeux éternels qui traversent les générations s’installaient au fil du temps et des saisons.

En hiver, les garçons s’adonnaient aux billes et jouaient au pot, au triangle, au cercle, à la pyramide, à la poursuite, avec leurs petites sphères d’argile colorée ou leurs petites boules en plomb. Parfois, une agate sortait du lot, lançant des tourbillons de couleurs, excitant la convoitise de tous. Le triangle avait souvent la préférence. Ses angles étaient ponctués d’une bille constituant la mise, quelquefois de quatre billes échafaudées en pyramide que le moindre choc d’un habile joueur déquillait allègrement. Les sacs se remplissaient ou se vidaient au gré du hasard mais aussi du talent des joueurs, forçant chaque enfant à se mesurer, à ajuster son geste, à savourer sa victoire, à accepter l’échec. Les garçons étaient maîtres dans cet art. Le joueur allongeait sa main gauche sur le sol, la tendant au maximum du pouce qui touchait sa propre bille au majeur ou à l’auriculaire qui se dirigeait vers l’objectif. Cet espace se nommait un pan. Le joueur pouvait avoir à son actif 1, 2, 3 pans et plus, gagnés au cours de précédentes parties. Ces pans lui permettaient de s’approcher et de tirer avec ses doigts gourds l’échafaudage éphémère qui s’écroulait comme un château de cartes. J’aimais regarder ces jeux de garçons. J’en restais admirative et envieuse. Mais ce n’était pas un jeu de filles et si je m’y essayais parfois, c’était en catimini.

Pendant ce temps, les filles sautaient à la corde au rythme de quelques comptines, formaient des rondes ou poussaient leur palet sur des marelles dessinées sur le sol.

Les garçons cherchaient aussi à nous épater, quand arrivait l’été, par les voltiges qu’ils imposaient à leurs bouquets de poils de saint Jean. Sur la Tour, cette herbe fine et soyeuse ondulait sous la brise en jetant des reflets d’argent, tels de petits filaments lumineux. Il suffisait d’en composer un bouquet bien serré en rassemblant tous les bulbes, de les lier à la base pour obtenir un bouquet ressemblant à une queue de cheval. Alors ce bouquet devenait un jouet. Il était envoyé dans le bleu du ciel où il tournoyait avant de retomber immanquablement sur sa base épaisse et lourde, droit comme un I, au milieu de la rue, sans jamais chavirer, nous laissant, nous les petits, pantois et admiratifs devant l’habileté de nos aînés de l’autre sexe. La tentation était grande de nous essayer, nous les petites filles, à ce jeu malin, mais encore fallait-il dérober le précieux bouquet. Quand nous y parvenions, nous constations avec ravissement que la magie s’opérait aussi dans nos mains de filles. Mais l’exploit ne s’arrêtait pas là et ce jouet merveilleux nous réservait une autre surprise A ses envols célestes, à ses retombées altières, s’ajoutait, émerveillant nos yeux, une performance étonnante A la douce chaleur de nos maisons, le paquet d’herbes lisses et droites, devenait une chevelure ondulante et frisée pouvant rivaliser avec les plus belles perruques.

J’affectionnais particulièrement mon petit ami Pierre. Il habitait en haut de la Bourgade. Une petite allée, légèrement en pente, perpendiculaire à la rue, séparait sa maison de celle du voisin. Là nous jouions souvent à nous marier. Nous descendions ensemble cet espace en nous tenant par le bras, comme des mariés parcourant l’allée centrale de l’église après la célébration des noces. J’étais censée avoir une belle robe blanche et notre cheminement majestueux nous amenait à la rue simulant le parvis de l’église. Alors là, l’instant suprême arrivait :

Le baiser croyez-vous ?...

-- Pas du tout.

Mais... le lancer de dragées que Pierre, avec la complicité maternelle, avait réussi à subtiliser à son père le pâtissier.

Aussitôt, nous changions de rôle ; nous n’étions plus des amoureux éperdus mais des petits enfants espiègles et gourmands dont la vivacité n’avait d’égale que leur gourmandise. Nous ratissions l’espace recouvert de cette manne tombée du ciel. Alors notre bonheur de mariés se mesurait au poids de la récolte et fondait dans notre palais comme neige au soleil.

Merveilleuse tradition que ce lancer de dragées qui savait ravir les regards enfantins en leur faisant partager le bonheur des nouveaux mariés.

C’était l’époque où nous allions à la classe enfantine. Nous avions une adorable maîtresse qui s’appelait mademoiselle Gigarel. Elle n’a pas dû rester longtemps à Séderon, mais elle a su, dès les premières heures, nous faire aimer l’école.

Avec Pierre, nous partions et revenions ensemble de l’école. Au retour, M. Reymond, le bourrelier, nous regardait passer et nous posait immanquablement la même question :

-- Alors, qui est le premier aujourd’hui ?

A quoi nous répondions à l’unisson un MOI plus gros que nous, rempli de fierté. M. Reymond riait affectueusement de cette réponse si orgueilleuse mais si naïve et nous riions aussi de notre jeune rire cristallin dont les éclats nous conduisaient jusqu’au seuil de nos maisons.

Le jeudi, nous allions au patro. Nous courions dans l’allée fleurie jusqu’au perron et nous nous répartissions dans les cours. Il y avait, en principe, un côté filles et un côté garçons mais la règle n’était pas absolue et souvent transgressée.

Au fond de la cour, sous le hangar qui prolongeait le bûcher et le lavoir se trouvait un manège, grand disque de bois posé à l’horizontale sur un axe. D’une simplicité désarmante, ce tourniquet de bois, sans fioritures, dépourvu de couleurs chatoyantes, sans accessoires et sans moteur pouvait nous procurer, dans sa ronde effrénée, des sensations délicieuses. Le mouvement était lancé par un grand qui poussait la plate-forme en courant, ou bien par nous-mêmes qui la faisions avancer comme on fait avancer une trottinette, une main arrimée à l’armature, un pied sur le plateau, l’autre chassant le sol qui se dérobait de plus en plus vite. L’engin gagnait de la vitesse au fur et à mesure que nos petits jarrets se fatiguaient, pour enfin tourner tout seul. Alors, immobiles, debout sur notre piédestal, riants et fiers, nous nous laissions partir vers le rêve. L’air déplacé par ce tourbillon sifflait autour de nous, nous enveloppant d’une écharpe d’ivresse où notre imagination enfantine nous faisait chevaucher dans des espaces irréels. Le monde tournait autour de nous et nous savourions pleinement la magie de notre pouvoir.

Dans l’autre cour, la balançoire, pas plus sophistiquée que son rival, pendait sous le préau, accrochée par de solides cordes à une poutre. On pouvait s’élancer tout seul ou se laisser pousser par un camarade. Le grand jeu consistait à monter très haut pour aller toucher du pied la poutre de la charpente. Pendant cette ascension périlleuse, le pousseur téméraire passait en courant sous l’escarpolette oscillante au risque de se faire faucher. Dans le mouvement de descente arrière, nous étions saisis d’une apesanteur qui nous rendait légers. Notre imagination nous donnait des ailes et de nous voir si loin du sol, dans cet espace aérien, enivrés de plaisir et de légèreté, nous nous prenions pour des oiseaux. Malgré l’œil vigilant de nos gardiennes, la chute arrivait parfois, humiliante, douloureuse, décevante, mais le plus souvent, la chance souriait à chacun et nos envolées se terminaient dans le bonheur.

Nous jouions, évidemment à la dînette, à la marchande et autres jeux nous permettant de nous identifier aux adultes. Raymonde qui connaissait tous les secrets du métier de boucher, nous apprenait l’art et la manière de préparer une côtelette. Pour ce faire, elle détachait une feuille de lilas, recourbait le pétiole (la tige) et l’enfonçait dans le limbe (la partie verte de la feuille). Elle posait cette préparation sur le muret, puis d’un geste magistral, une pierre à la main, elle assenait un grand coup sur ce simulacre de côte, pour aplatir, comme il se devait, la délicieuse viande destinée à nous régaler dans nos « taraillettes » de fer blanc.

Il n’y avait que peu de véhicules à moteur en ce temps là, aussi la rue était un espace ouvert à nos jeux. Dès la sortie de l’école, les parties de cache-cache commençaient. Au pied de la Tour, comme dans tout le village d’ailleurs, les planques ne manquaient pas l’arrière de l’église, nos caves, les écuries, l’androne foisonnaient de recoins prêts à nous dissimuler. Et tandis que nous nous faisions petits dans nos abris, tandis que notre cœur battait à tout rompre dans l’angoisse d’être découverts, nous mordions à belles dents dans nos larges tartines de beurre, miel ou confiture, dans quelques olives ou quelques noix qui constituaient notre goûter. Délicieux souvenirs où se mêlent l’émoi, la camaraderie, le plaisir du jeu et les bonnes saveurs du terroir !

Quand l’automne arrivait, nous partions en bande au moulin du Farraud (le meunier) pour chercher du « pasteau ». C’était le moment où les meules écrasaient les noix pour en extraire l’huile. Après la première pression, il restait dans les sacs une masse sombre et compacte vouée à l’alimentation des animaux, les tourteaux. Cela se présentait comme des plaques de deux ou trois cm d’épaisseur, cassées en morceaux inégaux, marqués de la trame des sacs de toile passés sous la meule. Nous préférions ceux qui étaient plus épais car ils étaient plus mœlleux et nous les rongions plus facilement. M. Farraud nous les distribuait et nous revenions les bras chargés à la maison où nos mères râpaient ces pains de noix avec la râpe à fromage, car il n’y avait pas de mixer en ce temps là, et nous nous régalions de cette mixture mélangée à du sucre.

L’extraction de l’huile de noix est longue et complexe :

Il faut casser les noix, les débarrasser des coquilles et cloisons, briser la chair comestible sous une meule verticale, enfermer ces débris dans des sacs de toile forte, placer ces sacs sous la meule pour la première pression qui donne l’huile vierge. A cette étape on retire les tourteaux des sacs pour la nourriture du bétail ou bien on continue l’extraction pour obtenir des huiles de deuxième catégorie.

Evidemment, nous ignorions tout de cette technique. M. Farraud ne nous montrait pas le fonctionnement du moulin. Et quand je demandais à un grand « Tu sais toi pourquoi le pasteau est tout quadrillé ? » Il me répondait : « C’est parce que c’est du pain, ton grand-père à toi, il fait bien aussi des carreaux derrière son pain ! »

Le printemps nous faisait prendre aussi le chemin de l’Essaillon pour la cueillette des violettes, des primevères et des narcisses qui émaillaient les prés. Nous faisions ainsi d’humbles présents à nos mères avec nos fleurs des champs. Sur le chemin de saint Charles, nous remplissions nos paniers de pissenlits et de « lauriges » cueillis entre les rangs de lavandes.

Ainsi, au fil des saisons, nous grandissions. Madame Jourdan nous avait inculqué les apprentissages fondamentaux, quelques notions d’histoire, de géographie et les belles leçons de choses. Nous terminions notre CE 2. L’été était là. Le matin, nous retrouvions notre classe, fenêtres grandes ouvertes, stores baissés. De la cour, montait le chant des grillons et des insectes cachés dans l’herbe sauvage. Le sol perdait la fraîcheur emmagasinée pendant la nuit et l’air s’emplissait d’une odeur des matins de juillet faite des senteurs des mille fleurs qui, au soleil montant, s’ouvraient sur notre campagne bleuissante. Madame Jourdan nous faisait chanter :

Il fait beau, le ciel est rose, l’horizon vermeil,
Quand la lune se repose, lève-toi soleil !
On entend sous la feuillée les oiseaux siffleurs
Et l’abeille réveillée dit bonjour aux fleurs.

J’ai longtemps fredonné ce refrain, en ouvrant mes volets, le matin, sur une belle journée. A chaque fois, j’ai senti l’odeur des mois de juillet de mon enfance monter en moi, de loin, de là bas, de ce village fleuri de Provence où je suis née.

Dans la cour, les grands jouaient aux « barres », jeu de poursuite entre deux équipes visant à capturer des prisonniers, jeu développant les qualités d’observation et de rapidité. Mais le 13 juillet arrivait, fermant les portes de l’école, ouvrant celles du patro. Pendant ces vacances là, nous serions admises dans « la cour des grands » où le jeu de croquet était roi. Nous y avons joué pendant tout l’été sans jamais nous lasser.

Une de ces parties de croquet restera, à jamais, fixée dans nos mémoires. C’était le 3 septembre 1939, le jeu avait démarré comme à l’accoutumée ; les coups de maillet frappaient dans tous les coins, les cris de joie fusaient, saluant les bons coups mêlés aux jérémiades de l’équipe adverse qui, déjà, songeait à la revanche.

A 17 heures, Mademoiselle Brun apparut, sur le perron, devant la grande porte. Un air grave l’habitait. « Arrêtons nos jeux, mes enfants, dit-elle, tournons-nous vers l’Est et observons une minute de silence en pensant à nos pères et à tous ceux qui vont partir au front. Nous avons déclaré la guerre à l’Allemagne. »

Alors, dans nos têtes rieuses, dans nos cœurs insouciants baignés de paix et de tranquillité, dans notre esprit soudain plus mûr, le mot GUERRE éclata, bourdonnant à nos oreilles, mot répété par un écho étrange mêlé à un tocsin lointain, projetant des images de haine, de violences, de prison et de mort, images de scènes vécues par nos pères 25 ans plus tôt, maintes fois narrées par eux et par nos maîtres.

Cette minute de silence nous arrachait à l’enfance, martelant notre recueillement de ce mot guerre ! guerre !

Un étrange sentiment fait de peur, d’incompréhension, de révolte, d’injustice nous envahit et notre logique enfantine nous fit crier

« POURQUOI ? »

Paule MICHEL-DELSART

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