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L’Essaillon
« Entre la Tourre et lou Crapoun,
Ia moun païs, qu’ei Sederoun »
Alfred Bonnefoy-Debaïs

Etudier, préserver et faire connaître le Patrimoine Historique, Naturel et Culturel de Séderon et de sa Région

Lou Trepoun 24
Un séderonnais héros de roman
Article mis en ligne le 30 septembre 2013
dernière modification le 13 décembre 2014

par POGGIO André


Vous êtes certainement nombreux à avoir lu le roman de Pierre Magnan, « La Folie Forcalquier ».

Il est néanmoins utile de préciser, pour introduire cette petite note, que P. Magnan est l’auteur d’une quinzaine de romans présentant la caractéristique d’avoir pour décor les Basses-Alpes. Ses oeuvres ont été couronnées par des prix littéraires, en particulier le prix du Quai des Orfèvres pour le « Sang des Atrides », et par le public qui fit un triomphe à « La Maison Assassinée ».

« La Folie Forcalquier », roman publié en 1995, est historiquement situé à la chute du Second Empire ; géographiquement, il prend vie à Forcalquier, avant de traverser le Plateau d’Albion et trouver son apothéose dans les thermes et les ruines du château de Montbrun-les-Bains.

Son héros-narrateur, Félicien Bredannes, exerce le métier d’herboriste-apothicaire. Il fournit à sa clientèle populaire comme aux notables de la région une thérapie de bon aloi. Pour pratiquer son commerce ambulant, il a fait l’acquisition d’un corbillard, repeint en bleu afin de ne pas effrayer ses chalands. Tiré par le cheval Cinabre, l’équipage atteint Séderon où notre héros compte mélanger profession et sentiment dans une infusion de tilleul.

« J’avais, ce soir, rendez-vous à Séderon avec l’une de ces cueilleuses de fleurs laquelle m’attendait toujours avec plaisir à chacun de mes passages. Nous faisions l’amour au fond d’une longue grange odorante où sèche l’été cette fleur aux étranges formes. » [1]

« J’atteignis Séderon à nuit close, alors que le ciel était encore rose sur les baroques montagnes de la Drôme. Dans la douceur des Monts de Lure, un lumignon sur la place signalait seul le village, étendu bien à plat dans un creux qui le soustrayait un peu au vent du nord [...]

[...] elle, (la femme avec qui le héros a rendez-vous) possédait, comme presque tout le monde à Séderon, une vaste grange à sécher le tilleul.... C’était une de ces longues bâtisses construites de bric et de broc et où il passe tant de vent, tant de bruit et tant d’odeurs qu’on est abasourdi... Les grands toits flottent très haut dans l’air, clapotent comme des voiles de navire sous le mistral jamais absent.

Mon attelage (…) s’engageait à fond de train sur le pavé de la venelle, passait de justesse sous une étroite poterne que, depuis le Moyen-Age, on n’avait pas eu le loisir de mettre bas et débouchait sur la place où cette veuve tenait épicerie. » [2]

P. Magnan place même à Séderon « une grange austère et froide comme toutes celles du Haut Vaucluse » [3].

Intrigué par la poterne moyenâgeuse et gêné par la référence vauclusienne, j’ai questionné Pierre Magnan. Voici sa réponse :

« J’ai inventé cette poterne, j’en avais besoin pour prouver que Cinabre était un cheval intelligent. Quant au Vaucluse, là je vous fais toutes mes excuses : ma mauvaise vue a mal lu les frontières de la Drôme. Il va y avoir une nouvelle édition qui va paraître dans la Collection Folio. Je promets de faire la correction. » [4]

En décembre 96, P. Magnan publie un livre au titre évocateur : « Les romans de ma Provence ». Là se trouve la raison du détour de Bredannes par Séderon : « ... Séderon où commence l’histoire véritable du modèle de ce Bredannes qui est au moins aussi passionnante que celle que j’ai racontée. » [5]

« Mon herboriste Bredannes… je l’avais rencontré chez ma grand-mère Magnan lorsque, à quatre ou cinq ans, j’observais le monde à travers les fentes du pétrin où je me lovais bien à l’abri des regards dès qu’un étranger apparaissait. Je ne l’ai pas décrit autrement qu’il n’était de son vivant dans la réalité : noir, maigre, gesticulant, avec des sourcils épais de Lucifer d’opéra et ne souriant jamais, comme si seule la gravité pouvait seoir au sérieux de sa profession.

Il laissait dans son sillage le parfum des grands bois qu’il gagnait autour de Lure ou du Luberon quand il allait y renouveler ses provisions de simples…

La racine de gentiane ! Mon grand père et mon père en faisaient grand cas de cette racine Tous deux, chaque matin, en prenaient une décoction. C’était ce Bredannes, sous un autre nom à peine différent, qui les en pourvoyait largement. » [6]

Ce Bredannes, herboriste séderonnais, au nom à peine différent, je l’ai retrouvé dans un texte de Maurice Gontard. Sa description exhaustive de Séderon en 1910 énumère les noms des membres du Conseil Municipal d’alors et l’on y trouve :

« L’herboriste Grivannes, conseiller municipal depuis 16 ans, dont le journal Le Montagnard reconnaît les grandes qualités professionnelles – Très nombreux sont les malades guéris par M Grivannes qui ont eu la reconnaissance de publier leur guérison : il y a même des célébrités médicales qui recommandent les produits Grivannes –. » [7]

P. Magnan me confirmera, lors d’une rencontre au Prieuré de Salagon organisée par Alpes de Lumière, l’exactitude de ce rapprochement. Je vais essayer de transcrire en quelques mots les informations qu’il m’a données sur Grivannes à cette occasion.

Lorsque P. Magnan le rencontre, à la fin des années 20, Grivannes est un vieil homme, septuagénaire sans doute. L’herboriste ne fait plus de tournées mais le corbillard où il exposait les médailles obtenues grâce au succès de ses préparations médicinales existe toujours.

C’est un autre genre de succès qui lui aurait causé quelques déboires.

Manosquin d’origine, Grivannes était un grand séducteur. Mais un scandale l’aurait obligé à quitter la ville et il aurait trouvé refuge à Séderon pendant 20 à 30 ans. Là, cet incorrigible aurait eu deux enfants naturels avant de retourner finir ses jours à Manosque.

Je laisse à P. Magnan la responsabilité de ces petites histoires. Mais quel souvenir ce personnage de la vie locale séderonnaise, à la fois guérisseur et élu de la population, a-t-il laissé dans la mémoire du pays ?

Il serait amusant de retrouver une boîte de pastilles, de baume ou d’herbes sèches à la marque de M. Grivannes. Fouillez bien vos greniers et vos caves.

A. POGGIO
mai 98
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