logo site
L’Essaillon
« Entre la Tourre et lou Crapoun,
Ia moun païs, qu’ei Sederoun »
Alfred Bonnefoy-Debaïs

Etudier, préserver et faire connaître le Patrimoine Historique, Naturel et Culturel de Séderon et de sa Région

Lou Trepoun 13
21-22 février 1944 - 10-15 août 1944 : Période de tous les dangers...
où de la souffrance et la mort naquirent l’espérance et le salut
Article mis en ligne le 18 septembre 2013
dernière modification le 13 décembre 2014

par BERNARD Guy
Visites : 1137 - Popularité :
100%
logo imprimer

PREAMBULE

Le récit qui suit ne saurait prétendre traduire la vérité historique. Plus modestement il ne poursuit qu’un double objectif :

  1. Restituer le déroulement de ces événements, dans une certaine chronologie, tels qu’ils ont été vécus et perçus par un témoin âgé à l’époque de 16 ans. Si dans la relation des faits, la description des situations, la traduction des sentiments et des pensées, des omissions ou des erreurs ont pu être faites, c’est à son corps défendant et il prie les personnes concernées de ne pas lui en tenir rigueur.
  2. Faire en sorte que le souvenir des tragiques événements qui marquèrent cette période, vécue par plusieurs générations de Séderonnais, ne tombe pas dans l’oubli.

I - L’OCCUPATION MILITAIRE ET POLICIERE

Il est environ 18h30, ce 21 f évrier 1944, lorsque l’autocar MANDON qui assure la liaison Séderon – Sisteron vient se ranger lentement le long du trottoir de la Poste (l’actuelle pâtisserie BOYER). Le froid est encore vif et bien que mars soit désormais tout proche aucun réchauffement de la température ne vient annoncer les prémices du printemps. Les ténèbres s’épaississent de minute en minute, estompent le paysage et le contour des maisons ; bientôt elles engloutiront totalement le village malgré la présence des lampadaires publics, dont les globes occultés à la peinture bleue pour des raisons de défense passive, parviennent tout juste à projeter sur le sol, un faible halo de lumière que les rares passants utilisent pour se repérer. Dans l’autocar quittant son siège le conducteur s’empare des sacs de courrier destinés à la Poste, tandis que les rares passagers s’apprêtent à descendre après s’être emmitouflés ; par la portière ouverte côté rue, en effet, un froid glacial s’engouffre dans le véhicule. Au même instant la porte du Bureau de Poste s’ouvre brutalement, deux silhouettes se précipitent pour se placer de part et d’autre de la portière ; il s’agit d’un soldat allemand, casqué, mitraillette en travers de la poitrine et d’un officier, pistolet à la ceinture qui se met a hurler :

« Aussweis, schnell ! » (papiers, vite) Stupeur des voyageurs devant cette brutale injonction. Bien sûr, les contrôles d’identité ne sont pas rares par le temps qui court mais d’habitude ce sont les gendarmes qui les font ; même dans des villes comme Marseille ou Avignon, il est inhabituel que les troupes d’occupation se livrent à ce genre d’exercice.
— Que se passe-t-il donc à Séderon ce soir ? — La surprise est totale mais après un instant de flottement, chacun cherche dans sa poche cette carte d’identité qu’il est préférable d’avoir sur soi, surtout quand on voyage.

Un par un les voyageurs défilent devant l’officier qui, torche électrique en main, détaille le document ainsi que le visage du porteur puis se fondent dans la nuit, se hâtant de rentrer chez eux. L’un d’eux cependant Henri TOUCHE ne se sent pas en odeur de sainteté avec les allemands ; lorsque son tour arrive d’être contrôlé, au lieu de tendre sa carte d’identité, d’une brusque et puissante poussée des deux mains, il bouscule les allemands et dans une course folle s’élance droit devant lui, dans la ruelle en pente qui rejoint l’actuel jeu de boules et le jardin d’enfants. D’un bond il traverse la rue, bute dans une branche, s’étale de tout son long, se relève et cassé en deux poursuit sa route en zigzaguant. Un instant surpris, les Allemands ouvrent le feu sur le fuyard, droit devant eux, l’arme à la hanche, dans cette obscurité totale ; les rafales crépitent sèchement mais quelques instants plus tard lorsque le puissant impact des pas du fugitif sur les plaques métalliques de la passerelle, résonnera dans la nuit, les témoins de la scène sauront qu’il est indemne.

L’obscurité, une chute providentielle et sa parfaite connaissance des lieux viennent de sauver Henri TOUCHE d’une mort certaine. Les Allemands organisent rapidement la poursuite mais en vain ; d’une seule course l’homme se retrouve d’abord à La Mourier puis de l’autre côté de la montagne de Palle, dans une ferme des Omergues où il attendra des jours meilleurs.


Pendant que se déroule l’incident de la POSTE, à l’autre extrémité du village, près du pont de l’église, le Maire Sully BERNARD artisan menuisier de son état, s’apprête à quitter son atelier. Comme chaque soir avant de partir, il nettoie soigneusement autour du poêle à sciure qui a ronflé toute la journée et arrose copieusement les abords afin de prévenir tout risque d’incendie ; après le dîner il viendra à nouveau vérifier qu’il n’y a rien d’anormal.

Ce soir il a cessé son travail un peu plus tôt que d’habitude car, dit-il a son fils, il doit se rendre dans la Basse Rue pour s’entretenir d’une question municipale avec Séraphin JARJAYES qui assure avec sa fille Renée, le secrétariat de la Mairie.

C’est alors que des coups impérieux sont frappés à la porte de l’atelier et dans l’encadrement apparaissent deux hommes vêtus de longs manteaux de cuir verdâtre et coiffés de chapeaux de feutre à bords rabattus. Cette apparition est pour le moins insolite et celui qui paraît être le chef enchaîne aussitôt :

— Police allemande. Vous êtes le bourgmeister ?

L’homme s’exprime dans un français correct bien qu’un peu lent mais son accent ne laisse aucun doute sur ses origines germaniques. En fait il s’agit d’agents de la Geheime Staatspolizei (police secrète d’état) plus connue sous le nom contracté de GESTAPO, impitoyable organe policier du nazisme dont le chef suprême le sinistre HIMMLER fait trembler toute l’Europe occupée.

— Oui, je suis le Maire, répond l’interpellé qui s’efforce de rester calme et assuré bien que dans son for intérieur il blémisse en songeant que son garage à quelque mètres de là est empli jusqu’au toit de matériel appartenant à la RESISTANCE ; il y a là notamment une importante quantité d’équipements vestimentaires récemment "empruntés" par les résistants aux chantiers de Jeunesse de Montfroc. Que ce dépôt soit découvert et les six membres de sa famille seraient fusillés.

L’agent de la Gestapo poursuit :

— Les forces allemandes occupent le village pour anéantir les bandes terroristes qui sévissent dans la région. Le couvre-feu a été institué et il est interdit à toute personne de sortir sous peine d’être abattu sans sommation. En votre qualité de bourgmeister vous devez informer la population de ce communiqué des autorités allemandes.

Soucieux des risques encourus par la population, le Maire propose d’utiliser les services du crieur public, employé communal, pour informer les habitants et, flanqué des deux sbires, se rend par la Rosière au domicile d’Alphonse DEMUS.
Le père DEMUS, FONFON pour les amis, est un excellent homme père de famille nombreuse installé depuis plusieurs années à Séderon où il occupe de petits emplois. Petit, sec et noueux, ce sexagénaire au cheveu blanc, à l’oeil clair et vif, a conservé l’accent de sa Bourgogne natale ; son naturel jovial et enjoué attire tout naturellement la sympathie, des jeunes et des enfants en particulier. Il joue admirablement du tambour, sans doute un souvenir de son service militaire, et possède "un coup de baguette" que n’eussent pas désavoué les tambours de la Garde impériale ; c’est à ce titre qu’il est devenu Crieur Public diffusant du haut en bas du village les informations : officielles de la Mairie ou particulières d’un marchand ambulant qui s’installe sur la place publique. Lorsqu’on entend le roulement du tambour, le silence se fait pour écouter les nouvelles et notre homme est parfaitement conscient de son rôle que l’on qualifierait aujourd’hui de "communicateur".
Informé de la situation, le père DEMUS hésite, pas très rassuré par la mine patibulaire de ces drôles de clients, argue de l’heure tardive et pour le décider le Maire lui propose de l’accompagner dans sa tournée. Alors dans l’obscurité profonde la tournée commence ; le roulement du tambour qui précède et suit le communiqué est sobre, sans aucune des fantaisies habituelles car les circonstances ne s’y prêtent guère mais l’effet escompté est immédiat : le tambour à une heure pareille ! Cela ne peut être que pour une raison grave, les portes s’ouvrent, des têtes apparaissent sur le seuil des maisons.
On écoute avec stupeur puis effroi la communication :

Les autorités allemandes...........................................................................
......................................................................sera abattue sans sommation.

La tournée est maintenant terminée, le Maire et le Crieur Public rejoignent leur domicile respectif et la nouvelle va se répandre comme une traînée de poudre.

Dans les cafés les rares consommateurs se hâtent de rentrer. Chez Arthur MOULLET, au café du commerce, un groupe qui manifestement ne tient pas à se trouver nez à nez avec les Allemands, s’esquive par la Rosière ; de la même façon la famille de Kleber ESPIEU préfère quitter son appartement par la Rosière également, pour rejoindre Barret-de-Lioure avec beaucoup de difficultés, à travers la montagne.


Conscients de leur force les Allemands investissent systématiquement le village. Après la Poste d’où ils contrôlent le trafic téléphonique, ils occupent la Gendarmerie et les gendarmes se voient reprocher violemment leur attitude et leur complicité avec les "terroristes".
Il est évident que les gendarmes ne pouvaient ignorer la présence et l’activité de la Résistance dans le secteur relevant de leur juridiction puisque avec beaucoup de discrétion, il est vrai, ils facilitaient cette activité.

En ce début d’année 1944 le sort des armes n’est plus en faveur des nazis ; après la libération de l’Afrique la péninsule italienne est à son tour envahie par les alliés avec le concours de l’armée française d’Afrique et les troupes allemandes sont partout en retraite. Mais en France métropolitaine, l’occupant abhorré a conservé cette morgue qui s’appuie sur la force brutale et bestiale.

Comment dans cette conjoncture, des agents de la Gestapo pourraient-ils appréhender l’ambiguïté d’être à la fois les représentants de l’ordre d’un pouvoir qui leur est acquis, et se comporter en bons Français dans l’exercice de leurs fonctions, vis-à-vis de ceux qui précisément combattent les Allemands ?
Ce qui s’est passé à la Gendarmerie de SEDERON dans la nuit du 21 au 22 Février 1944 reste méconnu, mais lorsque l’on sait quel sera l’épilogue pour l’un des gendarmes, il est possible d’imaginer la nuit de terreur que vécurent les intéressés et leurs familles.

II - NUIT D’ANGOISSE

Il est maintenant 21 heures ; les points stratégiques sont tenus, les accès au village verrouillés, le couvre-feu est institué, les patrouilles sillonnent les rues à intervalles réguliers ; il est temps de songer aux contingences matérielles…

Tout naturellement les Allemands jettent leur dévolu sur l’hôtel BONNEFOY dans lequel ils vont se comporter en maîtres absolus jusqu’au lendemain en début d’après-midi.
Vilipendés, insultés, molestés le cas échéant, David BONNEFOY, sa famille et son personnel doivent se plier aux exigences de cette soldatesque en campagne qui ne songe plus qu’à faire ripaille, mettant à sac caves et réserves.
Dans quelques mois à l’occasion du débarquement sur les plages Normandes par les forces alliées, un journaliste devait inventer l’expression « LE JOUR LE PLUS LONG » ; il est vraisemblable que pour la famille BONNEFOY cette nuit du 21 au 22 Février 1944 a été avant l’heure « LA NUIT LA PLUS LONGUE ». C’est pourquoi l’évacuation des lieux par cette horde barbare, en début d’après-midi lui procurera un immense soulagement.


Après sa tournée avec le Crieur Public, le Maire est rentré chez lui. S’il était normal qu’il se préoccupe de la sauvegarde de ses concitoyens, il songe maintenant à la sécurité de sa famille car le dépôt de matériel de la Résistance constitue une véritable poudrière avec la présence des troupes allemandes dans le village.
La seule solution possible consiste à déménager tous ces équipements dans les rochers du Crapon. La situation de la maison, adossée à la montagne et isolée à quelques dizaines de mètres de la maison DETHES, se prête bien à l’opération mais comporte néanmoins des risques. Il faut en effet sortir du garage situé à gauche de l’habitation, traverser l’espace libre devant, passer sous le hangar à droite où la réserve de bois de l’atelier de menuiserie sèche doucement en piles bien ordonnées à la "bise" de l’Essaillon.
Sans alternative, avec l’aide de ses enfants, Sully BERNARD décide l’exécution du projet, laisser les choses en l’état est bien trop dangereux. Alors commence la ronde interminable qui consiste, les bras chargés de matériel, à s’immobiliser sur la porte du garage, jeter un coup d’œil pour vérifier que le pont, la place de l’église et la Bourgade sont libres, tendre l’oreille pour déceler un bruit de bottes ou de moteur, traverser en courant jusqu’au hangar à bois puis grimper dans les rochers pour déposer dans une profonde anfractuosité la charge compromettante. A la moindre alerte il faut s’immobiliser à l’abri jusqu’à ce que tout danger soit écarté ; il peut s’agir d’une patrouille qui descend la Grande Rue, balaie l’horloge du clocher où les coins sombres autour de l’église avec les puissants pinceaux lumineux de ses torches électriques, avant de s’engager dans la Bourgade, de camions ou de divers véhicules qui arrivent ou repartent sur la route du "Quatre". Le temps passe, les pieds sont gelés, les doigts gourds, les visages glacés mais le travail de fourmi se poursuit inlassablement.
A une heure avancée de la nuit, le garage est enfin vide ; alors vaincue par la fatigue mais rassurée, la famille BERNARD peut prendre un repos bien mérité.


Hormis les BONNEFOY, les BERNARD, les Gendarmes, le Receveur des Postes et quelques autres, bien des gens veillent aussi cette nuit-là dans le village. Ils ne sont pas directement impliqués mais depuis qu’ils sont informés de la présence des Allemands l’angoisse ne cesse de croître.
Derrière les volets clos, toute lumière éteinte, beaucoup de pères et de mères de famille s’interrogent sur tout ce remue-ménage dont on ignore la finalité mais dont on subodore qu’il ne présage rien de bon ; aussi est-on à l’affût du moindre bruit ou indice qui permette de comprendre ce qui risque de se passer.
Bien sûr la population est au courant de la présence de "maquisards" du côté d’Izon au-dessus d’Eygalayes et sa sympathie leur est toute acquise ; beaucoup cependant pensent qu’il s’agit de réfractaires au S.T.O. (service du Travail Obligatoire en Allemagne), instauré par le gouvernement de Vichy, qui ont bien raison de se cacher. Bien assez des centaines de milliers de prisonniers de guerre, retenus contre leur gré en Allemagne et dont l’absence, qui se prolonge depuis bientôt quatre ans, est particulièrement douloureuse pour les familles et désastreuse pour l’économie du pays.

Effectivement à part quelques initiés, la majorité de la population ignore que le maquis d’Izon est une unité de la Résistance organisée militairement et que les moyens mis en œuvre par l’occupant sont à la mesure de la menace qu’il représente pour lui.
Le drame sanglant d’Oradour-sur-Glane ne se produira que quelques mois plus tard en août, mais si d’aucuns pouvaient imaginer que c’est une semblable "Epée de Damoclès" qui cette nuit est suspendue au-dessus de la tête des Séderonnais, ils en frémiraient d’horreur.
A part les mouvements de véhicules et les patrouilles qui ne cessent de sillonner les rues, la nuit s’achève sans autre incident et malgré cette atmosphère délétère chacun succombe bientôt au sommeil.

III - OTAGES

Le jour s’est levé, blafard, le ciel est grisâtre, le froid toujours vif, vers 8 heures ce 22 février 1944.
Par la porte vitrée de son atelier, le Maire voit arriver les deux "Gestapistes" et il se rend au devant d’eux peu soucieux de les voir pénétrer chez lui…

— Voici un communiqué des autorités allemandes, déclare le chef, diffusez-le auprès de la population. Le ton est cassant, péremptoire.

Le Crieur Public est à nouveau mis à contribution et, alertée par les roulements de tambour, la population écoute silencieusement la dernière décision des Allemands :

Les autorités allemandes informent la population que tous les hommes de 16 à 60 ans doivent se rendre immédiatement à la mairie. Il est formellement interdit de sortir aux personnes agées, aux femmes et aux enfants. Tout contrevenant sera immédiatement fusillé.

Cette communication est loin d’être rassurante… Quels objectifs poursuivent les Allemands ? Pourquoi les hommes sont-ils convoqués à la Mairie ? Autant de questions auxquelles il faudra un certain recul pour trouver les réponses…
En effet en recoupant certains faits connus ultérieurement, la stratégie de l’occupant pouvait s’expliquer comme suit :

  • Dans un premier temps, agissant sur renseignements de traîtres ayant séjourné au maquis, Séderon considéré à tort ou à raison comme un important centre de Résistance est investi ; le couvre-feu immédiatement institué devait interdire que "les terroristes" soient informés.
  • Deuxième phase : après l’arrivée de renforts durant la nuit, un dispositif militaire est mis en place au petit matin pour surprendre le maquis d’Izon et l’anéantir.
  • Troisième phase : si l’opération militaire devait échouer pour une raison quelconque, c’est à la population de Séderon, complice des terroristes que l’on s’en prendrait, pour faire un exemple ; dans cette éventualité la population masculine est prise en otage à la Mairie.

Tout cela n’est bien sûr que pure spéculation et au moment des faits en ce matin du 22 février 1944, nul n’est en mesure d’imaginer un tel scénario.


Répondant à leur corps défendant à "l’invitation" qui leur est faite, les hommes se dirigent vers la Mairie où, ignorant ce que l’on attend d’eux, ils espèrent néanmoins en savoir un peu plus sur la situation dans laquelle se trouve le village depuis la veille.
La salle des fêtes au rez-de-chaussée de l’ancienne mairie est quasiment pleine lorsque le chef de la Gestapo, debout sur les marches de l’escalier en colimaçon qui conduit au premier étage dans la salle des mariages, prend la parole avec son inimitable accent teutonique :

La population de Séderon est coupable d’avoir toléré que des bandes terroristes s’installent dans la région et circulent dans le village sans être inquiétées. Vous êtes donc complices des terroristes et vous devez donc être punis pour cela.

Cette entrée en matière est angoissante d’autant qu’en se retirant l’agent de la Gestapo laisse près de la porte d’entrée plusieurs soldats mitraillette en bandoulière, ce qui n’est pas fait pour calmer l’inquiétude.
Tant bien que mal en silence, on s’installe sur les bancs de bois, le plus loin possible de la porte d’entrée et des gardes armés ; et les minutes commencent à s’écouler, lentement, très lentement…
Puis le temps aidant les langues se délient, on se regroupe par affinité, parlant de choses et d’autres, de la pluie et du beau temps. Autour du Maire les membres du conseil municipal se perdent en conjectures sur ce qui arrive… Les boulangers se plaignent de ne pas avoir pu allumer leur four, les réserves de fagots de bois situées hors de l’agglomération étant inaccessibles à cause du couvre-feu. Untel déclare qu’il n’a pas que cela à faire et qu’il voudrait bien s’en aller ; d’autres font contre mauvaise fortune bon cœur et prennent leur mal en patience. Toutes ces réactions induites par cette situation insolite reflètent la diversité des comportements qui peuvent s’exprimer en pareille circonstance.
Dans un coin, un groupe est encore tout surpris de se trouver là ; ce sont les jeunes de 16 ans ou à peine davantage, mais le communiqué précisait bien "les hommes de 16 à 60 ans".

Jusqu’à présent, les adultes les ont considérés comme des gamins ces J3 qui en matière de carte d’alimentation bénéficient de rations supérieures aux autres sans avoir droit toutefois à la ration de tabac qui "consacre" l’homme. Voilà qu’aujourd’hui ils sont admis dans ce monde des adultes dont ils rêvaient confusément.
En vérité, c’est un sentiment ambivalent qu’ils éprouvent : Fiers d’être enfin reconnus comme des hommes, ils se rendent cependant bien compte que cette qualité leur est attribuée par les Allemands et cette pensée leur apparaît peu glorieuse. Mais l’amour propre prend vite le dessus et quoi que puissent en penser certains, ils sont bel et bien retenus en otages tout comme les autres hommes du village.
Après cette épreuve – car bien sûr ils ne sauraient imaginer qu’il ne puisse pas y avoir "d’après" – rien ne sera plus comme auparavant. Le fait d’avoir été pris en otage ne peut, leur semble-t-il, qu’attirer respect et considération. Quant aux filles, il conviendrait qu’elles mettent un frein à leurs moqueries sur une prétendue précocité de la maturité féminine : Ne sont-elles pas, les péronnelles, en ce moment même dans les jupes de leurs mères ? Ce sont des choses qui ne s’avouent pas, mais ne serait-il pas bon d’y être aussi…

Voici maintenant 2 heures que les hommes sont enfermés lorsque le chef de la Gestapo réapparaît.

Que ceux qui ont des armes chez eux, aillent les chercher, qu’il s’agisse d’armes blanches, de chasse ou de guerre.

Deux ou trois hommes lèvent la main. Parmi eux, Marcel DETHES a une raison très précise pour demander à sortir : il possède bien une vieille pétoire qui n’a plus fonctionné depuis des lustres mais cela n’est qu’un prétexte pour accomplir un travail urgent. Dans la remise située sous son appartement actuel, qui à l’époque servait à entreposer le bois à "gazogène" de son camion, la Résistance a stocké des armes de guerre et l’on ose à peine imaginer ce qui se passerait si les Allemands tombaient sur ce matériel. Alors pendant les quelques minutes dont il dispose, il va s’employer à recouvrir à toute vitesse ces armes d’une bonne et innocente couche de bois ; puis nanti de l’antique pétoire, il rejoint la Mairie un peu plus rassuré.

11 h 30 : grand remue ménage devant la Mairie. Pénétrant à nouveau dans la salle, l’agent de la Gestapo désigne au hasard un groupe d’hommes. Parmi eux, le Maire Sully BERNARD, Arthur MOULLET, facteur, Marcel MORARD et Marcel DETHES transporteurs, Jean POUJOULAT des Ponts et Chaussées… Sans ménagement ils sont poussés dehors et en rang par deux, sous les hurlements d’un Feldwebel (sous-officier) se mettent en route au pas cadencé en direction de l’église. Les membres du groupe sont blêmes car ils se doutent bien qu’il ne s’agit pas d’une promenade de santé et dans la Mairie les gorges se serrent un peu plus.
Les événements se précipitent, l’atmosphère est tendue à l’extrême. Dans la rue les femmes qui derrière leurs fenêtres voient passer le groupe, pressentent le pire et retiennent leur souffle, horrifiées.

Avant que le groupe n’ait atteint le pont, une courte rafale de mitraillette déchire l’air. Devant le mur de l’ancien cimetière (qui n’existe plus aujourd’hui), proche de la bascule publique, un homme vêtu de l’uniforme sombre de la Gendarmerie vient de s’écrouler mortellement atteint.
Le Gendarme GAMONET dont Séderon était le premier poste, vient d’être froidement assassiné…

Le groupe paralysé par l’horreur attend le pire.
C’est alors que l’invraisemblable va se produire : arrivant de l’Essaillon à toute vitesse, une estafette à moto freine brutalement et interpelle l’Officier ; pendant quelques instants il y a comme un flottement puis sans autre explication, les membres du groupe sont prestement invités à rentrer chez eux, ce qu’ils ne se firent pas répéter deux fois.
A ce moment-là les raisons de ce brusque revirement restent obscures.
Dans la Mairie les rafales d’armes automatiques ont bien été perçues et l’ignorance dans laquelle on se trouve devient insupportable. C’est à ce moment-là que l’agent de la Gestapo fait une nouvelle apparition dans la salle et déclare debout sur les marches de l’escalier :

Les terroristes ont été neutralisés et pour cette fois vous avez la vie sauve. Cependant si vous recommenciez, le village serait rasé et la population anéantie…

Cette menace lourde de conséquence ne semble pas avoir retenu outre mesure l’attention des otages, trop heureux de s’en tirer à si bon compte et de rentrer chez eux. HELAS…

Il est un peu plus de midi lorsqu’une explosion se produit sous les platanes de la place de l’église ; la moto "terroriste" avec laquelle FRANZA, l’agent de la compagnie d’électricité BOURG et AUDIBERT de Laragne, fait ses tournées dans la région vient d’être dynamitée.
Après ce dernier exploit les Allemands se retirent définitivement en début d’après-midi. Sur le chemin du retour en descendant le col de Barret vers Montbrun, ils atteindront le sommet de la barbarie en abattant froidement trois jeunes gens dont le seul crime avait été de tenter de se dissimuler sous un pont en les apercevant. Parmi eux il y avait Albert GAUTHIER de Séderon.

IV - LE MASSACRE DU 22 FEVRIER 1944

Les terroristes ont été neutralisés, avait dit l’agent de la Gestapo en libérant les otages de la Mairie vers midi ; mais qu’entendait-il exactement par là ?
Bien que les moyens de communication soient rares à cette époque l’abominable réalité n’allait pas tarder à être connue : à quelques centaines de mètres d’Eygalayes sur la route d’Izon, proche d’une petite ferme abandonnée, le massacre d’une trentaine de maquisards expliquait la magnanimité des Allemands vis-à-vis des otages de Séderon. C’est une vision d’horreur qui s’offrit à ceux qui, arrivés sur les lieux découvrirent, le spectacle. A côté de la ferme, dans un champ en pente limité vers le haut par un bois, gisaient les corps des malheureux.
Aux dires de certains, les maquisards avaient été surpris dans leur sommeil au petit matin malgré les sentinelles, ce qui laisse supposer que les assaillants possédaient des renseignements précis sur les cantonnements et les postes de garde du maquis.

Après que les maisons qui les abritaient ainsi que la Mairie d’Izon aient été dynamitées, les maquisards sont emmenés à demi vêtus dans la neige en direction d’Eygalayes. Devant la ferme citée plus haut, l’ultime étape, les nazis commençent leur sinistre besogne : par petits groupes de deux ou trois, les malheureux sont abattus d’un courte rafale de mitraillette. Après les premières exécutions, un sursaut se produit chez les survivants qui poussés par l’instinct de conservation, détalent dans toutes les directions pour tenter d’échapper à leur tragique destin mais hélas ils sont tous abattus dans leur course à l’exception d’un seul qui, par miracle, réussira à gagner le bois tout proche et à se soustraire aux poursuites.

Ces tragiques événements se sont-ils déroulés exactement de cette façon ? Peu importe. Ce qui compte, ce qui est bien réel, ce sont ces dizaines d’hommes fauchés dans la force de l’âge et les mots sont impuissants à décrire cette ignominie.
La solidarité n’est pas un vain mot. Déjà, venus de toutes parts des hommes s’affairent : les corps sont recueillis et transportés dans l’église d’Eygalayes transformée en chapelle ardente. A la Calandre aux Ets ROLLAND, des cercueils de bois blanc sont confectionnés à la hâte tandis que sur l’emplacement du Cimetière National actuel, une fosse est creusée, où le lendemain seront ensevelis dignement ces victimes du nazisme.

Ce qui est extraordinaire c’est le profond respect avec lequel la population locale rend les derniers devoirs à ces jeunes hommes inconnus d’elle pour la plupart, sans penser un seul instant que les Allemands présents sur les lieux quelques heures auparavant, pouvaient revenir inopinément et poursuivre leur œuvre de mort. Le lendemain c’est avec une grande ferveur qu’une foule recueillie sera présente pour les accompagner vers leur dernière demeure.
En cette soirée du 22 f évrier 1944, 24 heures à peine se sont écoulées depuis que la paisible population de la région a fait brutalement connaissance avec la barbarie nazie. Moins de 24 heures et pourtant lorsqu’ils iront se coucher ce soir, « les hommes de 16 ans » auront au moins 10 ans de plus.

V - LUEUR D’ESPOIR — AUTO-DEFENSE

Bon gré mal gré, la vie a repris le dessus après ces tragiques événements. Beaucoup cependant resteront longtemps traumatisés en songeant à ce qu’ils ont vécu.
Mais l’actualité se précipite en ce printemps 1944 ; partout l’envahisseur recule et chacun peut pressentir un retournement de situation lorsque survient le 6 Juin 1944, sur les côtes normandes, le débarquement des alliés qui comprend symboliquement un détachement des Forces Françaises Libres (le commando du Commandant KIEFFER) avant l’engagement quelques jours plus tard de la 2ème D.B. du Général LECLERC .

Cette gigantesque opération « OVERLORD » suscite aussitôt un immense espoir dans toute la France mais les plages normandes sont bien loin et les combats âpres et meurtriers ne permettront pas pendant plusieurs semaines, une avance significative des armées de libération. C’est seulement à la mi-août que Paris sera libéré.
L’enchaînement est toutefois irréversible : la Résistance, partout présente, s’organise maintenant en F.F.I. (Forces Françaises de l’Intérieur) et sous l’autorité suprême du Général KOENIG, sort de la clandestinité pour entraver l’activité et les mouvements de l’ennemi. Celui-ci est désormais aux abois mais ce n’est pas encore l’hallali… La preuve en est fournie par les puissants moyens qu’il mettra en œuvre pour anéantir après des combats d’une sauvagerie inouïe, les maquis du Vercors et du plateau des Glières en Savoie, entre autres.

A Séderon, la menace du chef de la Gestapo « de raser le village et d’anéantir la population » est complètement oubliée jusqu’à ce jour, courant juillet, où une rumeur se propage rapidement : un important convoi allemand venant d’Avignon se dirige vers Sault et Séderon par la vallée de la Nesque. Une vive inquiétude s’installe à nouveau mais les heures s’écoulent sans que rien ne se produise ; il apparaîtrait suivant certains renseignements que les Allemands hésitent à s’engager dans les montagnes en raison de l’importance des forces de la Résistance qui y séjournent.

Quoiqu’il en soit, sous l’impulsion de ses élus, la population de Séderon décide de se prendre en charge et d’organiser des mesures de sauvegarde en isolant le village de telle sorte que, si les Allemands persistaient dans leurs intentions, les habitants aient le temps de fuir pour se mettre a l’abri.

Pour venir de Sault, trois routes sont possibles par :

  • Montbrun-les-Bains et le col de Macuègne.
  • Ferrassières et le col de l’Homme Mort.
  • Le Revest-du-Bion et le col de Négron.

Il est peu probable que les Allemands empruntent la première car il y a peu de temps ils ont été durement accrochés par un groupe F.F.I. dans les gorges entre Aurel et Montbrun-les-Bains.
Par contre les deux autres itinéraires sont praticables et présentent un danger potentiel ; il est donc nécessaire de les saboter.

C’est ainsi qu’équipés de quelques armes fournies par les F.F.I., deux groupes de sabotage sont constitués et chargés de rendre impraticables, tout au moins provisoirement, les routes conduisant aux cols de l’Homme Mort et du Négron, sachant par ailleurs que les gorges de Baumes, au-dessus de Montfroc, ont été minées par les F.F.I.

Le premier groupe décide de saboter la route au bas du col de l’Homme Mort, en un lieu où la montagne d’un côté et le ravin de l’autre sont de nature à empêcher tout débordement latéral.
Ne disposant pas d’explosifs, plusieurs dizaines d’hommes se mettent à l’ouvrage au pic et à la pelle, et leur détermination est telle que quelques heures plus tard, une excavation de plusieurs dizaines de mètres ne cesse de s’approfondir sur la chaussée.
Sur une crête voisine Martial BEAUCHAMP, caporal-chef dans les chasseurs Alpins sur le front italien pendant la drôle de guerre, aidé de quelques autres, installe un fusil mitrailleur qui peut couvrir de son tir, la route au-dessus des saboteurs. Pour compléter ce dispositif de protection, deux jeunes garçons sont placés comme guetteurs au sommet même du col ; munis de mitraillettes STEN, leur mission consiste à surveiller la route qui vient de Ferrassières afin que l’éventuelle arrivée du convoi allemand soit immédiatement signalée au groupe qui opère au bas du col, et à la population du village.
Couchés à plat ventre côte à côte dans les taillis, l’arme posée devant eux, les deux jeunes gens fixent la route d’où la menace est susceptible de surgir, avec une telle intensité qu’ils en ont mal aux yeux et que parfois leur regard se brouille ; à midi ils oublieront même d’avaler le sandwich qu’ils ont emporté tant ils sont tendus. Lorsque à 17h, l’heure convenue, ils descendront le col à vélo pour rejoindre leurs camarades, il est probable que sur ce parcours, des records de vitesse furent battus.
L’un s’appelait Léon LEVIN, il devait périr quelques jours plus tard dans le bombardement de Séderon ; le second est encore là pour relater ces faits.
Le groupe du col de Négron s’est acquitté de sa mission avec autant d’efficacité que celui de l’Homme Mort. Désormais, si la menace se concrétisait les habitants de Séderon ne seraient pas piégés comme ils le furent le 21 février 1944.

VI - LA TRAGEDIE DU 10 AOUT 1944

Le village est calme et serein en ce bel après-midi du 10 août 1944. Le ciel de ce bleu intense qu’on ne trouve qu’en Haute Provence, sans un seul nuage, incite au farniente.
Le sabotage des routes d’accès au village, la présence de groupes de Résistance vers Macuègne et dans la Pigière semblent de nature à prévenir tout effet de surprise de la part des allemands.

Avant la reprise du travail de l’après-midi, aux champs, sur les chantiers, dans les ateliers et les boutiques, un groupe d’hommes devise tranquillement devant le magasin d’Auguste OLLIVIER ; certains sont assis à même le trottoir devant le "Bureau de Bienfaisance" regardant distraitement vers St Charles par dessus le lavoir public, lorsqu’un immense vrombissement emplit le ciel et l’un derrière l’autre trois avions marqués de la croix noire, rasent les toits en direction de l’Essaillon entre la Tour et le Crapon.
En une fraction de seconde chacun a compris que la menace du 22 février 1944 n’était pas vaine et qu’il s’agit d’oiseaux de malheur. Alors mû par l’instinct plus que par la raison chacun cherche un abri ; les uns courent pour tenter de rejoindre leur domicile, d’autres pénétrent dans la maison la plus proche et un groupe se précipite sous "le soustet" de la maison PELLAT, qui conduit à la Basse Rue.
Pendant ce temps-là, après ce premier passage de reconnaissance du terrain, les bombardiers allemands – car c’est bien de ce type d’avions qu’il s’agit – virent largement au-dessus des montagnes et viennent se repositionner au-dessus du Tail, prenant en enfilade la vallée de la Méouge.

La menace qui était attendue par voie de terre se produit de manière imprévisible par la voie des airs ; qui aurait pû imaginer qu’un raid aérien serait le prix que l’occupant n’hésiterait pas à payer pour anéantir ce petit village ?
Le vrombissement des avions qui reviennent à la charge s’enfle à nouveau jusqu’à devenir intolérable.
PUIS… C’EST L’APOCALYPSE

Bombardement

Des explosions d’une violence incroyable secouent le village tout entier comme un séisme ; dans le ciel des débris de toutes sortes tournoient à une hauteur considérable avant de retomber dans un nuage de poussière. Les bombardiers ont largué des bombes de 500 kg : l’une a explosé dans la rivière à proximité de l’abattoir de Gaston GIRARD qui sera complètement détruit,

Bombardement

la seconde a soufflé la passerelle proche de la Gendarmerie faisant trois victimes qui promenaient paisiblement ; deux autres sont plantées au flanc de la Tour sans avoir explosé. Si tel avait été le cas, le clocher et la Bourgade ne seraient plus qu’un amas de ruines.

Est-ce au cours de ce passage que les avions qui simultanément arrosaient leur trajectoire au canon et à la mitrailleuse lourde lachèrent également des "schrapnells" ? Il est difficile de le préciser tant la confusion était grande. Ces engins ressemblent à de grosses grenades munies d’ailettes et émettent en tombant un sifflement sinistre ; largués dans des "containers" en tôle s’ouvrant dans la descente ils libèrent ainsi leur charge qui s’éparpille avant de toucher le sol où les engins explosent en myriades d’éclats meurtriers.
Leur œuvre de mort accomplie, les avions s’éloignent pour regagner leur base (on a parlé de la base aérienne de Caritat prés d’Orange), le bruit des moteurs décroît dans le lointain et le silence qui succède au fracas des explosions a quelque chose d’insolite.

D’abord hébétés et sans réaction, les gens quittent leur maison pour se retrouver dans les rues encombrées de débris. Il faut s’être trouvé sous un bombardement aérien pour imaginer ce que l’on ressent quand tout danger écarté on constate que l’on est indemne… Puis la panique s’empare de la foule qui n’a plus qu’une seule pensée : fuir ce lieu de désolation.

Immédiatement après le raid meurtrier, les autorités civiles et militaires se préoccupent des victimes : recueillir les morts, faire soigner les blessés, assurer la sauvegarde des biens abandonnés, dans le village quasiment déserté.
En effet peu de personnes dormiront dans leur lit ce soir ; tout le monde s’est réfugié dans les fermes environnantes où dans un grand élan de solidarité la population encore sous le choc, a été accueillie. Au "Jas", 60 personnes se retrouvent chez la famille PASCAL trop heureuse de rendre service à autrui dans cette pénible circonstance. Partis de chez eux totalement démunis, ces gens pourront tout de même se régaler d’une délicieuse soupe de légumes préparée par Paul GLEIZE, grand invalide de guerre, dans un immense chaudron de fonte ; les jeunes enfants, quant à eux, ne manqueront pas de lait et d’oeufs frais.

Tard dans la soirée, le Maire qui vient rapidement se restaurer auprès de sa famille, avant de retourner passer la nuit au village, dresse un premier bilan déjà très lourd des victimes : parmi la population cinq personnes ont été tuées durant le bombardement, une sixième ne survivra pas à ses blessures ; chez les résistants, un tué également et de part et d’autre des blessés dont plusieurs gravement atteints.
Ce soir des familles pleurent leurs disparus , d’autres sont tenaillées par l’inquiétude sur les chances de survie des leurs.

Est-ce pour avoir pris trop à la légère la menace de la Gestapo du 22 février 1944 ou bien en raison de la chaleur de ses convictions en faveur de la Résistance que Séderon, en cette belle après-midi d’été, vient d’être douloureusement et profondément frappé dans sa chair et dans ses biens ? La question reste posée mais une chose est certaine, le tribut que la population a payé de son sang est lourd, très lourd…

VII - LA FIN DU CAUCHEMAR

Les événements vont très vite maintenant et quelques jours après le bombardement meurtrier, le 15 août 1944, le débarquement allié sur les côtes de Provence va porter un coup décisif à la puissance de l’occupant dans le Midi. Très rapidement les armées alliées, parmi lesquelles les troupes françaises d’Afrique du Nord, mettent en déroute les Allemands dont la XIXème armée sera taillée en pièces au sud de MONTELIMAR par l’aviation Américaine.

Une unité Américaine sera cantonnée pendant quelques jours au groupe scolaire et ce sera l’occasion pour la population de faire connaissance avec le "chewing gum" et le "Way of life" très particulier de ces garçons d’outre-atlantique qui, dans les décennies à venir, influencera si profondément les"modes de vie" de la vieille Europe. Quelle ne fut pas la surprise de Marie MOULLET, notre sympathique cafetière, de voir ces jeunes gens déguster de délicieuses côtelettes offertes par Léon MICHEL, après avoir étalé dessus, une épaisse couche de confiture.

Lorsque le médecin-colonel Riquet MORAND, enfant du pays, descendra sur le pont de l’église de son "command-car" qui porte au bas du pare-brise l’inscription "LA MEOUGE", ce sera la liesse dans sa famille. De même les gendres du Maire, débarqués avec l’armée d’Afrique, feront un trop rapide crochet par Séderon, où ils apporteront beaucoup de joie avant de rejoindre leurs unités qui, après les durs combats de l’hiver 1944-1945 en Alsace, iront jusqu’au "Berghof" de Berchtesgaden, le nid d’aigle du tyran qui a ensanglanté l’Europe.


L’accomplissement d’un mandat électoral à la tête d’une petite commune n’a jamais été une sinécure ; concilier l’intérêt général et les intérêts particuliers relève en effet de la quadrature du cercle. Combien ne faut-il pas développer de synergie pour faire tomber les antagonismes qui, plus apparents que réels, n’en sont pas moins susceptibles de créer une atmosphère détestable.
Mais dans cette période troublée les problèmes locaux sont estompés par des éléments extérieurs avec qui il faut composer en permanence : un pouvoir dont la légitimité est contestable et contestée et qui n’existe que par la volonté allemande ; une puissance occupante jamais admise dont les exactions présentes soulèvent l’indignation ; d’un autre côté la Résistance a la sympathie de tous et beaucoup n’ont pas hésité à compromettre leur propre sécurité pour lui venir en aide ; toutefois ses diverses composantes et obédiences, bien qu’ayant des objectifs et une finalité identiques, ont des moyens et des motivations différents qui ne sont pas toujours de nature à clarifier une situation parfois confuse.
Dans une telle conjoncture il faut naviguer à vue en permanence afin de ne pas tomber de "Charybde en Scylla".

Aussi lorsque l’autorité de la République restaurée, on se trouve largement reconduit dans ses fonctions par ses concitoyens – lors de la première consultation électorale organisée après la libération du pays – on ne peut qu’éprouver une grande satisfaction en constatant que pour traverser ces années difficiles, le choix fait, en adéquation avec ses convictions personnelles, était le meilleur.

VIII - LE TEMPS DU SOUVENIR

Les mois ont passé, la guerre est maintenant portée au coeur du pays ennemi lorsque survient le 8 mai 1945, la fin du deuxième conflit mondial dans lequel Séderon a inscrit son nom en lettres de larmes et de sang.

Un par un les prisonniers de guerre rentrent et sont fêtés comme il se doit ; ils resteront cependant marqués à jamais par la trop longue épreuve qu’ils ont subie.
La vie a repris ses droits, les années s’écoulent avec leur cortège habituel de joies et de peines.
Aujourd’hui suivant une loi inexorable beaucoup de ceux qui vécurent cette difficile époque, s’en sont allés.

Parmi les "hommes de 16 ans" du 22 février 1944, certains ont déjà disparu ; les autres ont atteint l’âge de la retraite et dans quelques années peut-être même avant, ils partiront à leur tour. C’est la raison pour laquelle l’un d’eux, à l’automne de sa vie, a souhaité par son témoignage que ces six mois, terribles pour ceux qui les vécurent et les subirent, ne soient pas oubliés par les générations présentes et futures.
Au lendemain de la Libération, la municipalité faisait mettre en place des plaques qui commémorent la fin tragique du Gendarme GAMONET et des victimes du bombardement aérien ; l’outrage du temps et des intempéries ne vont-ils pas, à terme, les rendre illisibles voire même les briser ?

Alors pourquoi ne pas perpétuer la mémoire des principaux protagonistes de ces événements, par exemple et entre autres en baptisant "PLACE DU GENDARME GAMONET" l’ancienne place de la Gendarmerie ou "ALLEE DU 10 AOUT 1944" la voie nouvelle et sans nom qui va de la maison GLEIZE jusqu’au camping ? A quelques mètres près cette voie ne s’inscrit-elle pas pratiquement dans l’axe que les bombardiers allemands empruntèrent pour semer la mort ?
De même les 22 Février vers 12h et le 10 août à 15h, pourquoi ne pas organiser une courte et simple cérémonie à seule fin de se recueillir quelques instants ; les témoins survivants pourraient ainsi se souvenir et les autres apprendre, afin que la mémoire collective ne s’éteigne pas.

Alors d’où viendra le sursaut ?

De la municipalité qui comprend encore beaucoup de Séderonnais de souche ?
Du club des anciens qui maintes fois a démontré son éclectisme et son dynamisme ?
Et pourquoi pas un comité de jeunes ?
Le cinquantenaire approche ne serait-ce pas l’occasion idéale ?

En tout état de cause, ne négligeons pas le culte du souvenir dont l’abandon pourrait faire disparaître nos racines et par là même perdre notre identité.

Guy BERNARD
Agent de Direction
des Organismes Sociaux,
en retraite.

Forum
Répondre à cet article
21-22 février 1944 – 10-15 août 1944 : Période de tous les dangers... / {Guy
BERNARD}
POUJOULAT Pierre - le 18 septembre 2013

Le 03/10/2007, Pierre POUJOULAT a écrit :

Ma mère, aujourd’hui disparue, m’avait parlé de ces événements.

Pour ce qui est de la prise d’otages de février 44, elle avait le souvenir qu’une jeune femme enceinte avait réussi à apitoyer le ou les gardiens de la colonne et à faire sortir son mari des rangs avant l’exécution du gendarme nouvellement nommé à Séderon.

Pour ce qui est du contrôle de police à l’arrivée du car de Sisteron, d’après elle, celui-ci aurait été effectué sur dénonciation, les allemands sachant très bien qui ils attendaient, en l’occurence Messieurs Touche et Kleber-Espieu. Celui-ci se serait présenté le premier au contrôle et l’aurait passé sans encombre. Il aurait été dénoncé sous le nom usuel dont les gens de Séderon se servaient pour le nommer (Kleber ou Espieu) nom qui ne correspondait pas à ses papiers d’identité. Voyant que son ami – dont la corpulence ou la santé lui interdisait de fuir – passait le contrôle, Monsieur Touche tenta le tout pour le tout et réussit à s’enfuir vers la Méouge.

Je ne sais – pour n’avoir jamais eu, par d’autres sources, confirmation de ces souvenirs – quelle est la véracité de ceux-ci.

Si vous aviez des éléments pour confirmer ou infirmer les souvenirs de ma mère, pourriez-vous me les faire connaître ?

Je pense que le massacre d’Izon – qui a pu par contrecoup, sauver une grande partie des otages de Séderon – est celui qu’évoque très brièvement le Général De Gaulle dans ses mémoires de guerre (édition Pocket, tome 2, p. 328).

Encore un grand merci, cordialement.

Pierre Poujoulat

Recherche multi-critères

Catégorie

Auteur

Publication

Année de Publication


Aucun article trouvé pour cette recherche