« Uno Fèsto à Mounfro »
Article mis en ligne le 1er juin 2017
dernière modification le 28 décembre 2019

par POGGIO André

« Uno Fèsto à Mounfro »

« Moussu lou Baile,

Vous mande lou raconte d’uno bello fèsto que venen de faire à Mounfro. Se vous agrado d’inseri moun pichoun article dins lei coulouno de voste journalet, nous farès gau en tóuti, e acò poudrié bèn veni pu tard à l’ome de bono volounta qu’aura l’urouso idèio d’escrièure tout au long l’istòri de noste païs…

… M’entournave à moun oustau, e vaqui que fau lou rescontre de Moussu l’abat Heurteloup, curat de Mounfro.

« - Alor, me fai aquest, venieu veire se i’aurié mouien que nous faguessias proufita d’uno retrèto que vole faire douna din ma parròqui en lengo prouvençalo. »

Venguère sènso me faire prega, e coumencerian sus lou cop.

E lou courounamen de nosto missioun fuguè la plantacioun d’uno crous, d’une crous mounumentalo que se dresso encuei sus lou Coulet de la Gareno, en visto de Mounfro, dis Amergue, de Curèu, de Sant-Vincèn e quasimen de touto la valeio de Jabroun, de la mountagno de la Perusso, dou Chivau-Blan e dou pic dei Tres Evescat. »

Vous dise que la Crous doumino la countrado, mai noun ies anado touto souleto sus aquéu rouchas de la Begudo que separavo, a passa tèms, Mounfro dis Amergue e lou despartamen di Bassis Aup d’aqueù de la Droumo.

Un jour que Moussu Heurteloup se permenavo din lou bos, triste e pensatiéu, dóumaci èro dóu moumen que se parlavo tant de la separacioun, se vai capita au pèd d’un grand roure, d’un roure gigant ; « Tè, se diguè lou curat de Mounfro, s’a parti dou mes de janvié sarravon lei glèiso, vaqui un aubre que servirié pèr uno crous. M’enanariéu, mai en partènt leissarièu aqueù souveni à mei bravi parrouquian, e quand veirien, de-longo, lou signe de la Redemcioun s’enaura din lis èr, oublidarien jamai Noste Segnour Jèsu-Cri ». Faguè part de sis entencioun à Moussu Latil François, maire de la coumuno, au prouprietari dóu terren, à tòuti lei gent de Mounfro que touti respoundeguèron : « Sian de voste avis, Moussu lou Curat, tout per lou Bouon Dieù, zoù ! planten la Crous. »

« Fuguè necite de toumba l’aubre, de l’alisca e piei de l’adurre su la Gareno. Acò siegue pas tout un. Lou roure avié dès mètre de long e pesavo qu saup quand de quintau. Mai tóuti lis ome de bono voulounta douneron soun cop de man e su lou vespre d’un beu jour d’aquest autouno la Crous fugue plantado, au moumen que lou souleu tremount s’escoundent darrie la couelo de Luro l’iluminavo de si darrié rai.

[Monsieur le directeur, je vous envoie le récit d’une belle fête qui nous venons de faire à Montfroc. Si vous voulez bien insérer mon petit article dans les colonnes de votre revue, ça nous ferait plaisir à tous, et cela pourrait bien faire plus tard l’affaire de l’homme de bonne volonté qui aura l’heureuse idée d’écrire toute l’histoire de notre pays…

Je revenais chez moi, et voilà que je rencontre M. l’abbé Heurteloup, le curé de Montfroc.

« - alors, me dit celui-là, je venais voir s’il y aurait moyen que vous nous fassiez profiter d’une retraite en langue provençale que je veux organiser dans ma paroisse »

Je vins sans me faire prier et nous commençâmes tout de suite.

… et le couronnement de notre mission fut l’élévation d’une Croix, une Croix monumentale qui se dresse aujourd’hui sur le collet de la Gareno, en vue de Montfroc, des Omergues, de Curel, de Saint-Vincent et pratiquement de toute la vallée du Jabron, de la montagne de la Pérusse, du Cheval-Blanc et du pic des Trois-Êvéchés.

Je vous dis que la Croix domine la contrée, mais elle n’y est pas allé toute seule sur ce rocher de la Bégüe qui délimitait, au temps passé, Montfroc des Omergues, et le département des Basses-Alpes de celui de la Drôme.

Un jour que M. Heurteloup se promenait dans le bois, triste et pensif car à ce moment-là on parlait beaucoup de la Séparation, il se retrouva au pied d’un grand chêne, d’un chêne géant ; « tiens, se dit le curé de Montfroc, si à partir du mois de janvier ils ferment les églises, voilà un arbre qui pourrait servir pour une croix. Je m’en irai, mais en partant je laisserai ce souvenir à mes braves paroissiens, et quand ils verront, tout le temps, le signe de la Rédemption s’élever dans les airs, ils n’oublieront jamais Notre Seigneur Jésus-Christ ». Il fit part de ses intentions à M. François Latil, maire de la commune, au propriétaire du terrain, à tous les gens de Montfroc qui tous répondirent : « nous sommes de votre avis, M. le Curé, tout pour le Bon Dieu, allez, plantons la Croix.

Il fut nécessaire de couper l’arbre, de le débroussailler puis de l’amener sur la Gareno. Tout ça n’allait pas tout seul. Le chêne avait dix mètres de long et pesait qui sait combien de quintaux. Mais tous les hommes de bonne volonté donnèrent leur coup de main et à la fin de d’un beau jour de cet automne, la croix fut plantée, au moment où le soleil couchant, en se cachant derrière la montagne de Lure, l’illuminait de ses derniers rayons]

« … su li doues ouro la campano dounè lou signau de la despartenço e tout en cantant lei vespro mounterian en proucessioun sus lou coulet de la Begudo per iana beinesi la crous. Marchavon lei proumié touti lis enfant de la parroqui countent e risoulet din soun poulit abi rouge de clerjoun que semblavon de pichot cardinau. Venien piei à la seguido touti li gent de la parroqui emai lis estrangié, e lei damisello couristo e lei chantre de Mounfro. Cantavon touti de sa pu bello voues e se coumprenié proun qu’eron urous que noun sai d’aquelo tant bello festo ounte avian l’oucasien d’afourti un cop de mai noueste patrioutige de prouvençau e nouesto fe de crestian. Darrié lei chantre, e a cousta de Mounsen l’archipreire de Sederoun que representavo l’evescat de Valénço e de Mounsen lou curat decan de Nouies representant l’evescat de Digno caminavon lei preire vengu dou Bouis, de Mounbrun, e un pau de pertout pèr prendre part a la ceremounié. Moussu lou Curat de Mounfro condusié tout. Tre arriba su lou coulet e davans lou pedestau en peiro de taio obro d’un jouine maçoun de l’endré plen de gaubi e de goust, Mounsen l’archipreire de Sederoun nous dounè su l’istori e lei benfa de la crous un sermoun tant regouirant de patriotisme, de scienci, de pouesio e de pieta ».

« … ero nue quand lei gent fugueron de retour din sis oustau. Souperon lèu lèu piei se toureron acampa su la routo pèr veire parti lei fue d’artifici. Moussu lou curat de Ferrassiero e lou de Vers s’eron carga d’aqueù travai. Avian atuva pereù de fue de Bengalo verd blu e rouge e plaça de distanço en distanço entre lei bouis e lei ginesto de bouquet de lanterno veniciano. Touto la mountagno ero aluminado.

E eilamount su lou cresten se proufilant su tout aqueli globo de flamo, la crous appareissié, esbrihaudanto, coumo din uno apouteousi de lumiero i milanto coulour…

Entanterin lei pèço d’artifice esclatavon sus la Begudo, semblavo sourgi dei roco coume de font de braso ; fusavon en s’esquihant din l’air, pèr retoumba su nosti testo en plueio d’or. Se tirè e’ncaro vint e-un cop de canoun ».

[sur les deux heures, la cloche donna le signal du départ, et tout en chantant les vêpres nous montâmes en procession sur le collet de la Bégüe pour aller bénir la croix. Marchaient les premiers tous les enfants de la paroisse, contents et riants dans leurs jolis habits rouges d’enfants de chœur, semblant de petits cardinaux. Venaient à la suite tous les gens, de la paroisse ou d’ailleurs, et les demoiselles de la chorale et les chantres de Montfroc. Ils chantaient tous de leur plus belle voix et on comprenait bien qu’ils étaient heureux plus qu’on ne peut le dire de cette tant belle fête où nous avions l’occasion d’affirmer une fois de plus notre patriotisme de provençaux et notre foi de chrétiens. Derrière les chantres, et à côté de Messire l’archiprêtre de Séderon qui représentait l’Evêché de Valence et de Messire le curé–doyen de Noyers représentant l’Evêché de Digne, marchaient les prêtres venus du Buis, de Montbrun et d’un peu partout pour prendre part à la cérémonie. Monsieur le curé de Montfroc dirigeait tout. Dès l’arrivée sur le collet et devant le piédestal en pierre de taille, œuvre d’un jeune maçon du pays plein de savoir-faire et de goût, Messire l’archiprêtre de Séderon nous donna, sur l’histoire et les bienfaits de la croix, un sermon tout débordant de patriotisme, de science, de poésie et de piété.

Il faisait nuit quand les gens furent de retour chez eux. Ils soupèrent très vite puis retournèrent s’installer sur la route pour voir partir les feux d’artifice. Monsieur le curé de Ferrassières et celui de Vers s’étaient chargés de ce travail. Nous avions enflammés aussi des feux de Bengale verts, bleus et rouges, et placés de loin en loin, entre les buis et les genêts des bouquets de lanternes vénitiennes. Toute la montagne était illuminée.

Et là-haut sur la crête, se profilant sur tous ces halos de flammes, la croix apparaissait, éblouissante, comme une apothéose de lumière aux mille couleurs.

Pendant ce temps, les feux d’artifice éclataient sur la Bégüe, semblant sortir des rochers comme des fontaines de braise ; elles fusaient, s’échappant dans l’air avant de retomber sur nos têtes en pluie d’or. On tira encore vingt et un coups de canon ».

Abbé Eugène Cler

[qui, sur son manuscrit, signe : lou Felibre de Sant Mari [1], missiounari prouvençau]

Procession, chants, bénédiction et sermon dans la journée ! illuminations, feux d’artifice dans la nuit ! le curé Heurteloup avait mis le paquet pour organiser sa fête.

Toute la population,
et tout le clergé de Noyers à Buis avaient répondu à son appel.

A coup sûr, l’événement dut marquer les esprits.

Une seule question : où donc était-il allé chercher le canon ?

Encore un petit mot au sujet d’Heurteloup. L’année suivante, pour l’élection législative de 1906, on parla « ’d’une candidature ecclésiastique’, celle du curé Heurteloup, desservant de Montfroc, ’jeune ecclésiastique actif et riche’ qui s’était ’signalé surtout par son opposition à l’inventaire de l’Eglise’, mais ’ce n’était qu’un bruit sans fondement sérieux [2] ».

Cler, modeste, ne le dit pas dans son récit, mais il avait écrit pour l’occasion les paroles d’un cantique que Lou RAMPÈU publia aussi.

On sait que les cantiques, c’est fait pour être chanté très fort, peu importe la poésie des paroles.

9ème couplet :

« Oh ! benesis lei gent e lou terraire,

De tout Mounfro enjusqu’à Sederoun ;

Lei rieù, lei prat, lei couelo de tout caire,

E lei païs que soun de long Jabroun »

Oh ! bénis les gens et tout le terroir

De Montfroc jusqu’à Séderon ;

Les ruisseaux, les prés, les collines de tous côtés

Et les lieux qui bordent le Jabron

André Poggio