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L’Essaillon
« Entre la Tourre et lou Crapoun,
Ia moun païs, qu’ei Sederoun »
Alfred Bonnefoy-Debaïs

Etudier, préserver et faire connaître le Patrimoine Historique, Naturel et Culturel de Séderon et de sa Région

Lou Trepoun 18
Il n’y a pas de pain
Article mis en ligne le 27 septembre 2013
dernière modification le 13 décembre 2014

par JOUVE Suzanne

Il faudrait aller voir à Séderon si « le Moullet » a fait cuire le pain.

« Allez, Lucien, prends ta bicyclette et va à Séderon voir s’il y a du pain, et s’il y en a, dis-lui au boulanger que nous irons le chercher avec la jardinière »

C’est ainsi que parlait Marie Bernard à mon frère. Cela se passait le 10 août 1944. Mon frère qui avait 12 ans, prit hardiment sa bicyclette et le voilà parti tout joyeux, vers Séderon.

Rien ne se serait passé, si ce jour là, à peine arrivé à l’Essaillon, Lucien n’eut vu (à ce qu’il dit) trois avions qui tournoyaient sur la Tour, puis sur le Crapon avant de piquer sur l’église.

Il arrivait sur le pont et il les vit, ces avions, qui larguaient des « bouteilles avec de petites ailes ! » De l’autre côté du pont, il y avait Jules Guérin et Jeannot Charrol qui s’échappaient dans la rivière. C’est alors que Le Lucien comprit que cela était sérieux et que ça allait mal. En un clin d’œil, il fit demi-tour avec l’idée de repartir le plus vite possible à Eygalayes.

Ce satané avion ! Ne voilà-t-il pas qu’il se mit à le suivre, et même aurait-on dit à le poursuivre, lui et sa bicyclette !

« Je voyais le goudron, dit plus tard Lucien, se soulever devant ma bicyclette. J’appuyais tant que je pouvais sur les pédales et plus j’appuyais, plus cet avion me lançait des balles et taratata... taratata… ! faisait le concert tout là-haut ! Le guidon tremblait tellement que je me demandais si c’était moi qui le faisait trembler ou le taratata, taratata... venu d’en haut ! Moi je n’entendais plus rien ! »

Arrivé au Quatre, il trouva un groupe de résistants ; ils étaient trois ; ils lui crièrent :

« Mais t’es pas fou ! Viens ici et reste tranquille ! »

Et mon Lucien de s’accroupir contre le tilleul. « Le Pascal » lui donna un sucre avec un peu d’eau de vie pour le ravigoter. Les résistants avec leur fusil, tiraient sur l’avion qui faisait encore un tour, puis, tous trois disparurent laissant le village tout abasourdi.

« Maintenant tu peux y aller ! Ils sont partis ces fous », dirent les résistants à mon frère.

Il eut tôt fait de décamper sans demander son reste.

Inutile de vous dire qu’à peine arrivé au village, il fut surpris de voir tout le monde sur la place qui se faisait du mauvais sang pour lui. En effet ils l’avaient vu, l’avion, qui volait au-dessus d’Eygalayes ! (Je m’en souviens, moi, j’avais à peine quatre ans. Je me trouvais chez un voisin avec une quinzaine de personnes qui regardaient l’avion et lorsqu’il vint un peu trop près, elles s’éparpillèrent comme des oiseaux affolés.)

Et sur la place, Marie Bernard se désolait :

« Et moi qui ai envoyé ce garçon là-bas ! Cela est-il permis ! »

Ma mère pleurait et tremblait...

Lucien, pourtant, apparut, tout pâle ; il avançait lentement, étonné de voir tout ce monde angoissé qui l’attendait !

Et le pain me direz-vous ?

Personne ne pensa jamais à demander s’il y avait eu du pain à Séderon.

Le lendemain, nous avons appris que Jean Charrol était fort blessé tandis que le pauvre Jules Guerin lui, était mort.

Pour ce qui est de Lucien, ma fois, l’on peut dire que ce n’était pas son heure !

Traduction
Suzanne JOUVE

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